
lila
« Un jour, je me rappelle, en quittant Rennes par un matin de mai⊠le train suivait, trĂšs lent, une voie en rĂ©paration entre des taillis dâĂ©pines blanches, des pommiers roses dont lâombre Ă©tait bleue, de jeunes saules Ă feuilles de jade⊠Debout, au bord du bois, une enfant nous regardait passer, une fillette de douze ans, dont la ressemblance avec moi mâa saisie. SĂ©rieuse, les sourcils froncĂ©s, de rondes joues brunies â comme furent les miennes â des cheveux un peu blanchis de soleil, elle tenait une branche feuillue dans ses mains hĂąlĂ©es et griffĂ©es â comme furent les miennes. Et cet air insociable, ces yeux sans Ăąge, presque sans sexe, qui paraissaient prendre tout au sĂ©rieux â les miens, rĂ©ellement les miens !⊠Oui, debout au bord du hallier, mon enfance farouche me regardait passer, Ă©blouie par le soleil levant⊠»
(Colette, La Vagabonde, 1910)
lila
Noirs dans la neige et dans la brume,
Au grand soupirail qui s'allume,
Leurs culs en rond,
Ă genoux, cinq petits, - misĂšre ! -
Regardent le Boulanger faire
Le lourd pain blond.
Ils voient le fort bras blanc qui tourne
La pĂąte grise et qui l'enfourne
Dans un trou clair.
Ils écoutent le bon pain cuire.
Le Boulanger au gras sourire
Grogne un vieil air.
Ils sont blottis, pas un ne bouge,
Au souffle du soupirail rouge
Chaud comme un sein.
Quand pour quelque médianoche,
Façonné comme une brioche
On sort le pain,
Quand, sous les poutres enfumées,
Chantent les croûtes parfumées
Et les grillons,
Que ce trou chaud souffle la vie,
Ils ont leur Ăąme si ravie
Sous leurs haillons,
Ils se ressentent si bien vivre,
Les pauvres Jésus pleins de givre,
Qu'ils sont lĂ tous,
Collant leurs petits museaux roses
Au treillage, grognant des choses
Entre les trous,
Tout bĂȘtes, faisant leurs priĂšres
Et repliés vers ces lumiÚres
Du ciel rouvert,
Si fort qu'ils crĂšvent leur culotte
Et que leur chemise tremblote
Au vent d'hiver.
Les Effarés, Arthur Rimbaud, 1er cahier de Douai, (XI), mars/octobre 1870
lila
[LES VĆUX DE SERGE LAMA]
Pleurez enfants, pleurez enfants
C'est l'hallali des éléphants
Pleurez comme Romain Gary
Ralliez-vous Ă son hourvari
C'est toujours la saison des pluies
Des pluies acides
Pluies qui décident
De nos brumes, de nos climats
De nos frousses, de nos frimas
Veux-tu qu'on décide à ta place
Petit, si douillet dans ta classe
Ecoute Gary qui défend
La dignité des éléphants
Prends conscience d'un monde en rut
Que ne gouvernent que des brutes
Préparant en secrets déserts
D'autres bombes d'Oppenheimer
Mais allons ! La bataille est belle
Soyons courageux et rebelles
Ne laissez pas, mon cĆur se fend
Mourir l'espoir et l'éléphant
Soyons courageux Ă l'extrĂȘme
Pour que gagne le verbe "j'aime"
Soyons affamés d'espérance
Et au diable la tempérance
Bonne annĂ©e mes frĂšres et sĆurs
Tentons ensemble le bonheur
Je verbe "j'aime"
Je garde espoir
Que les extrĂȘmes
Viennent sâasseoir
Sous le poĂšme
Dâun joli soir
Et qu'Ă l'air pur
Le bel azur
Et ses oiseaux
Chantent mezzo
Voce Mozart
Des fleurs de l'art
En ribambelle
Toutes nouvelles
Disent l'espoir
Qui sort du noir
Disent la vie
Qui donne envie
De déclamer
Et de s'aimer
J'en veux pour preuve
Cette année neuve
Sauvons enfants
Les éléphants
lila
« La disparition progressive des temps (subjonctif, passĂ© simple, imparfait, formes composĂ©es du futur, participe passĂ©âŠ) donne lieu Ă une pensĂ©e au prĂ©sent, limitĂ©e Ă lâinstant, incapable de projections dans le temps.
La gĂ©nĂ©ralisation du tutoiement, la disparition des majuscules et de la ponctuation sont autant de coups mortels portĂ©s Ă la subtilitĂ© de lâexpression.
Supprimer le mot «mademoiselle» est non seulement renoncer Ă lâesthĂ©tique dâun mot, mais Ă©galement promouvoir lâidĂ©e quâentre une petite fille et une femme il nây a rien.
Moins de mots et moins de verbes conjuguĂ©s câest moins de capacitĂ©s Ă exprimer les Ă©motions et moins de possibilitĂ© dâĂ©laborer une pensĂ©e.
Des Ă©tudes ont montrĂ© quâune partie de la violence dans la sphĂšre publique et privĂ©e provient directement de lâincapacitĂ© Ă mettre des mots sur les Ă©motions.
Plus le langage est pauvre, moins la pensée existe.
Il nây a pas de pensĂ©e critique sans pensĂ©e. Et il nây a pas de pensĂ©e sans mots.
Comment construire une pensĂ©e hypothĂ©tico-dĂ©ductive sans maĂźtrise du conditionnel? Comment envisager lâavenir sans conjugaison au futur? Comment apprĂ©hender une temporalitĂ©, une succession dâĂ©lĂ©ments dans le temps, quâils soient passĂ©s ou Ă venir, ainsi que leur durĂ©e relative, sans une langue qui fait la diffĂ©rence entre ce qui aurait pu ĂȘtre, ce qui a Ă©tĂ©, ce qui est, ce qui pourrait advenir, et ce qui sera aprĂšs que ce qui pourrait advenir soit advenu?
Si un cri de ralliement devait se faire entendre aujourdâhui, ce serait celui, adressĂ© aux parents et aux enseignants: faites parler, lire et Ă©crire vos enfants, vos Ă©lĂšves, vos Ă©tudiants.
Enseignez et pratiquez la langue dans ses formes les plus variĂ©es, mĂȘme si elle semble compliquĂ©e, surtout si elle est compliquĂ©e.
Parce que dans cet effort se trouve la liberté.
Ceux qui expliquent Ă longueur de temps quâil faut simplifier lâorthographe, purger la langue de ses «dĂ©fauts», abolir les genres, les temps, les nuances, tout ce qui crĂ©e de la complexitĂ© sont les fossoyeurs de lâesprit humain. «
Josephine22
Décembre était le dernier mois de l année romaine,qui n en comptait que dix.
Les Saxons l 'appelaient Winter monath ou mois d hiver..
Et Heligh monath, c est à dire mois sacré, parce qu'il comprenait Noël.
C'est le 22 décembre, date du solstice d'hiver, que le soleil atteint le tropique du Capricorne.
lila
"Il vous paraĂźtra Ă©trange que mes NoĂ«ls d'enfant aient Ă©tĂ© privĂ©s du sapin coupĂ©, de ses fruits de sucre, de ses petites flammes. Mais ne m'en plaignez pas trop, notre nuit du vingt-quatre Ă©tait quand mĂȘme une nuit de cĂ©lĂ©bration, Ă notre silencieuse maniĂšre. Il Ă©tait bien rare que Sido n'eĂ»t pas trouvĂ© dans la jardin, vivaces, Ă©panouies sous la neige, les fleurs d'ellĂ©bore que nous appelons rose de NoĂ«l. En bouquet au centre de la table, leurs boutons clos, ovales, violentĂ©s par la chaleur du beau feu, s'ouvraient avec une saccade mĂ©canique qui Ă©tonnait les chats et que je guettais comme eux. Nous n'avions ni boudin noir, ni boudin blanc, ni dinde aux marrons, mais les marrons seulement, bouillis et rĂŽtis, et le chef-d'oeuvre de Sido, un pudding blanc, cloutĂ© des trois espĂšces de raisins - Smyrne, Malaga, Corinthe - truffĂ© de melon confit, de cĂ©drat en lamelles, d'oranges en petits dĂ©s. Quoi, rien de plus ? Non rien. Aucun de nous ne souhaitait davantage, ne se plaignait d'avoir trop peu."
Colette
Josephine22
L'an se meurt dans la lumiĂšre du soir,
Le poĂšte rĂȘve dans les bosquets d automne,
Entend de mélancoliques soupirs
Parmi les feuilles fanées.
Non pas ainsi..mais comme un Esprit en sa gloire
L Ange de l année se retire, se devet de ses tuniques,
Qui furent vertes au printemps
Ou brillantes du bleu de l été
Et, sa mission sur terre accomplie,
Emplissant dix mille vallées de blé rosé,
Et les vergers de fruits rosés,
Eparpillant des fleurs autour de lui,
A l 'ouest il s attarde un moment ,
Avec le soleil à son déclin, adresse à tout
Un sourire aimable en guise d adieu,
Et ainsi retourne Ă Dieu.
(PoĂšme Allemand)
lila
«La guĂ©rison vient quand tu rentres dans lâacception de ce qui a Ă©tĂ©, de ce qui est, de ce qui sera. Tu sais que tu ne peux pas changer ton passĂ©, cependant, aujourdâhui avec ton nouveau niveau de conscience, tu as la possibilitĂ© de le regarder diffĂ©remment, pas uniquement avec ta raison, ton mental, qui vont te dire que câest injuste, mais avec ton cĆur qui lui va mettre lâaccent sur le fait que tes parents ont faits comme ils ont pu avec leur propre niveau de conscience, avec ce quâils Ă©taient, et cela change ta vision, ta façon de vivre ton histoire.
La guĂ©rison vient lorsque tu acceptes que chacune de tes actions est dictĂ©e par ton Ă©tat dâesprit, que chacun de tes mots guĂ©rit ou blesse, que certains comportements ne sont que des fantĂŽmes dâun passĂ© rĂ©volu.
La guérison se fait quand tu acceptes de voir la vérité, la réalité, pas uniquement des événements, mais des comportements mis en place par protection, que tu en prends conscience et que tu opÚres les changements nécessaires.
La guĂ©rison se rĂ©alise lorsque tu choisis de tâouvrir Ă la vie et de servir le plan divin qui fait partie de ton chemin dâĂąme, dâavancer sur ta voie en reprenant ta libertĂ©, en acceptant tout lâamour Ă©touffĂ© en toi, laisse-le vivre Ă lâair libre, relis-toi Ă ton soleil intĂ©rieur, il est le royaume de lâamour et de la paix.»
Monique Damel (La Voie de l'Etoile).
lila
Si tu peux voir dĂ©truit lâouvrage de ta vie
Et sans dire un seul mot te mettre Ă rebĂątir,
Ou perdre en un seul coup le gain de cent parties
Sans un geste et sans un soupir ;
Si tu peux ĂȘtre amant sans ĂȘtre fou dâamour,
Si tu peux ĂȘtre fort sans cesser dâĂȘtre tendre,
Et, te sentant haĂŻ, sans haĂŻr Ă ton tour,
Pourtant lutter et te défendre ;
Si tu peux supporter dâentendre tes paroles
Travesties par des gueux pour exciter des sots,
Et dâentendre mentir sur toi leurs bouches folles
Sans mentir toi-mĂȘme dâun mot ;
Si tu peux rester digne en étant populaire,
Si tu peux rester peuple en conseillant les rois,
Et si tu peux aimer tous tes amis en frĂšres,
Sans quâaucun dâeux soit tout pour toi ;
Si tu sais méditer, observer et connaßtre,
Sans jamais devenir sceptique ou destructeur ;
RĂȘver, mais sans laisser ton rĂȘve ĂȘtre ton maĂźtre,
Penser sans nâĂȘtre que penseur ;
Si tu sais ĂȘtre dur, sans jamais ĂȘtre en rage,
Si tu sais ĂȘtre brave et jamais imprudent,
Si tu sais ĂȘtre bon, si tu sais ĂȘtre sage,
Sans ĂȘtre moral et pĂ©dant ;
Si tu peux rencontrer Triomphe aprÚs Défaite
Et recevoir ces deux menteurs dâun mĂȘme front,
Si tu peux conserver ton courage et ta tĂȘte
Quand tous les autres les perdront,
Alors les Rois, les Dieux, la Chance et la Victoire
Seront Ă tout jamais tes esclaves soumis,
Et, ce qui vaut bien mieux que les Rois et la Gloire,
Tu seras un homme mon fils !
Traduction : André Maurois (1918)
lila
Pour Joséphine:
Sensation
Par les soirs bleus dâĂ©tĂ©, jâirai dans les sentiers,
PicotĂ© par les blĂ©s, fouler lâherbe menue :
RĂȘveur, jâen sentirai la fraĂźcheur Ă mes pieds.
Je laisserai le vent baigner ma tĂȘte nue.
Je ne parlerai pas, je ne penserai rien :
Mais lâamour infini me montera dans lâĂąme,
Et jâirai loin, bien loin, comme un bohĂ©mien,
Par la Nature, â heureux comme avec une femme.
Mars 1870
Arthur Rimbaud, Poésies.
lila
«Lâempathie câest, Ă la vitesse de lâĂ©clair, sentir ce que lâautre sent et savoir quâon ne se trompe pas, comme si le cĆur bondissait de la poitrine pour se loger dans la poitrine de lâautre.
Câest une antenne en nous qui nous fait toucher le vivant : feuille dâarbre ou humain.
Ce nâest pas par le toucher quâon sent le mieux mais par le cĆur.
Ce ne sont pas les botanistes qui connaissent le mieux les fleurs, ni les psychologues qui comprennent le mieux les Ăąmes, câest le cĆur.
Le cĆur est un instrument dâoptique bien plus puissant que les tĂ©lescopes de la Nasa. Câest le plus puissant organe de connaissance, et câest une connaissance qui se fait sans aucune prĂ©mĂ©ditation, comme si ce nâĂ©tait plus nous qui faisions attention Ă lâautre, comme sâil nây avait plus quâune attention pure et bienveillante fondĂ©e sur la connaissance de notre mortalitĂ© commune.
Ce qui est trĂšs curieux, car qui est-on Ă ce moment-lĂ ?
Toute sagesse qui vient dans le carcan dâune mĂ©thode est dĂ©passĂ©e par le cĆur.
Ce moment qui foudroie toutes les carapaces dâidentitĂ©, qui saute par-dessus lâabĂźme qui me sĂ©pare dâautrui et oĂč le cĆur de lâautre est devinĂ© jusquâen ses moindres battements, donne la plus grande lumiĂšre possible sur lâautre.
Dans lâempathie, on peut prendre soin dâautrui comme jamais il ne prendra soin de lui-mĂȘme, par une attention tendue comme un rai de lumiĂšre, mais il nây a aucune emprise psychique sur lui.
Câest lâart double de la plus grande proximitĂ© et de la distance sacrĂ©e.»
đïžChristian Bobin
đ«La LumiĂšre du monde»
