
lila
« Si je nâai pas sous les yeux la cime de lâarbre, il me faut un lĂ© changeant de ciel. Ou bien des ailes peu farouches. Ou bien le silence. Et lâodeur du pain chaud. Et une voix quâon jette, claire, aiguĂ«, par la fenĂȘtre, sur la tĂȘte dâune petite fille qui court⊠Il me faut miraculeusement, dans mon sommeil, mĂȘler mes provinces bien-aimĂ©es, la natale et les autres, et les palper Ă tĂątons si je mâĂ©veille en pleine nuit, interroger la sonnerie dâune grosse montre, lâespagnolette dâune fenĂȘtre qui nâexiste plus que dans mon souvenir, une table de chevet captive en Bretagne, un bouton de cuivre qui brillait, il y a un demi-siĂšcle, sur la porte de ma chambre dâenfant⊠Un mur lisse, une tenture rugueuse, un verre dâeau abolis, brisĂ©s, exilĂ©s, renaissent, le temps que je revienne Ă moi. Leur rencontre est un instant inestimable, aussi fugitif que le givre par un jour pur, le seul instant oĂč je puisse sentir sous ma main, presque palpable, la fleur pulvĂ©rulente du passĂ©, un don consenti par la mĂ©moire des sens, invĂ©tĂ©rĂ©e en moi⊠»
(Colette, En pays connu, 1950)
lila
"Quand on rencontre des ĂȘtres avec qui on sent une certaine communautĂ© de pensĂ©e et avec qui on tisse des liens dâamitiĂ©, on se dit quâensemble on peut certainement faire davantage que tout seul, on peut apprendre les uns des autres, enrichir notre rĂ©flexion et trouver de meilleurs moyens dâaider autrui."
- Matthieu Ricard, Trois amis en quĂȘte de sagesse.
lila
Tribune: une équipe de France sans Français ?
L'ancien premier ministre socialiste français Emmanuel Valls répond à son collÚgue espagnol Mariano Rojoy qui considÚre qu'il n'y a pas de Français dans la sélection française qui participe actuellement au Mondial de football.
Je connais Mariano Rajoy. Jâai siĂ©gĂ© face Ă lui, en EuropĂ©en, en chef de gouvernement. Câest pourquoi ses mots ne me mettent pas seulement en colĂšre, ils me peinent. Je ne lâen croyais pas capable.
Ă propos de lâĂ©quipe de France, Mariano Rajoy a Ă©crit : « Elle a un trĂšs haut niveau, cela dit,
sans Français. » Ce nâest pas un trait dâesprit, câest un aveu. Car ce quâil croit ne pas voir dans
cette équipe, ce ne sont pas des nationalités. Ce sont des couleurs de peau. Donc, pour lui, un
Noir ne peut pas ĂȘtre français. Cela sâappelle simplement du racisme. Et quelle mĂ©connaissance de notre histoire, parfois tourmentĂ©e mais riche de sa diversitĂ© et liĂ©e Ă un ancien empire colonial sur cinq continents.
Je peux le lui dire mieux que quiconque. Je suis né à Barcelone, de parents espagnols, et
naturalisĂ© Ă vingt ans. Je nâai pas une goutte de sang français, mais la France coule dans mes
veines. Ces mots ne sont pas de moi. Ils sont de Romain Gary â juif nĂ© Ă Vilnius, en Lituanie,
grand Ă©crivain, diplomate, combattant de la France libre auprĂšs du gĂ©nĂ©ral de Gaulle, et enfant que Nice a fait sien. Ils pourraient ĂȘtre les miens. Car on ne naĂźt pas toujours français, on le devient. Par la langue, par la loi commune, par le drapeau, par une culture et une histoire, par un serment que lâon tient chaque jour.
Quâil regarde donc de plus prĂšs cette Ă©quipe quâil dit « sans Français ». Sur les vingt-six joueurs rĂ©unis par Didier Deschamps, trois seulement sont nĂ©s hors de nos frontiĂšres.
Marcus Thuram est nĂ© Ă Parme, parce que son pĂšre y jouait alors. Ce pĂšre, câest Lilian Thuram, champion du monde 1998, lâun des plus grands dĂ©fenseurs de lâhistoire du football, et un homme qui a portĂ© ensuite le maillot du FC Barcelone. Celui que Mariano Rajoy prend pour un Ă©tranger est donc le fils dâun joueur que la Catalogne a applaudi et fait sien. Michael Olise, nĂ© Ă Londres, est le fils dâune mĂšre française. Brice Samba, fils de Congolais, est arrivĂ© enfant et a grandi parmi nous, comme tant dâautres avant lui, sportifs, Ă©crivains, politiques ou travailleurs. Trois naissances lointaines, trois histoires, et chacune est dĂ©jĂ une histoire française.
Mais le plus troublant est ailleurs. Que Mariano Rajoy regarde sa propre sĂ©lection. Lamine Yamal, ce prodige dont lâEspagne entiĂšre est si fiĂšre, est le fils dâun pĂšre marocain et dâune mĂšre de GuinĂ©e Ă©quatoriale. Nico Williams, nĂ© Ă Pampelune, est lâenfant dâimmigrĂ©s ghanĂ©ens qui ont traversĂ© le dĂ©sert pour rejoindre lâEurope. Mieux encore, dans sa dĂ©fense figure Aymeric Laporte, nĂ© Ă Agen, capitaine de lâĂ©quipe de France Espoirs avant de choisir la Roja.
Dans la sĂ©lection que dĂ©fend Mariano Rajoy, il y a, littĂ©ralement, un Français. Ă suivre son raisonnement, il nây aurait pas non plus dâEspagnols. En croyant insulter les Bleus, câest dâabord les siens quâil insulte.
Le 14 juillet, je serai Ă Nice. Il y aura dix ans, jour pour jour, quâun camion lancĂ© Ă pleine vitesse a fauchĂ© quatre-vingt-six vies sur la Promenade des Anglais. CâĂ©tait un soir de fĂȘte nationale. La foule Ă©tait populaire et joyeuse, venue pour regarder le ciel sâilluminer. Des familles de toutes origines, de toutes couleurs, de toutes croyances, rassemblĂ©es parce quâelles avaient la France en partage.
Celles et ceux qui sont tombés ce soir-là étaient pour la plupart des Français. Comme les joueurs qui fouleront la pelouse mardi. Ni plus, ni moins.
VoilĂ ce que Mariano Rajoy devrait mĂ©diter avant dâĂ©crire quâune Ă©quipe de France pourrait ĂȘtre « sans Français ». La France nâest pas une couleur de peau ni un nom de famille. Elle est ce que ces victimes incarnaient jusque dans la mort, et ce que ces onze joueurs porteront sur leur maillot.
Une nation qui ne demande pas dâoĂč lâon vient, mais ce que lâon est prĂȘt Ă partager.
Câest cela, la France. Et rien ni personne ne la fera renoncer Ă ce quâelle est.
Manuel Valls
Ancien premier ministre
lila
"Jâai chaud. La chaleur mâoccupe comme une maladie et comme un jeu. Elle suffit Ă remplir toutes les heures du jour et de la nuit. Je ne parle que dâelle ; je me plains dâelle avec passion et douceur, comme dâune caresse impitoyable. Câest elle â regarde ! â qui mâa fait cette marque vive au menton, et cette joue giflĂ©e, et mes mains ne peuvent quitter les gantelets, couleur de pain roux, quâelle peignit sur ma peau. Et cette poignĂ©e de grains dâor, tout brĂ»lants, qui mâa sablĂ© le visage, câest elle, câest encore elle...
Non, ne descends pas au jardin ; tu me fatigues. Le gravier va craquer sous tes pas, et je croirai que tu Ă©crases un lit de petites braises. Laisse ! que jâentende le jet dâeau qui gicle maigre et va tarir, et le halĂštement de la chienne couchĂ©e sur la pierre chaude. Ne bouge pas ! Depuis ce matin je guette, sous les feuilles Ă©vanouies de lâaristoloche,qui pendent comme des peaux, lâĂ©veil du premier souffle de vent. Ah ! jâai chaud ! Ah ! entendre, autour de notre maison, le bruit soyeux, dâĂ©ventail ouvert et refermĂ©, dâun pigeon qui vole !"
(Colette, Le Voyage égoïste, 1922-1928)
lila
Ils l'ont traité de « sale » parce que sa peau était foncée et de « pas trÚs intelligent » parce qu'il parlait à peine anglais. Il a été placé dans une classe spéciale pour immigrants. Il maßtrisera bientÎt sa nouvelle langue.
Une fois sa famille installĂ©e Ă Boston, le garçon perdra une sĆur et son demi-frĂšre Ă cause de la tuberculose. Sa mĂšre mourra d'un cancer.
Il Ă©crira : « de la souffrance naissent les Ăąmes les plus fortes ; les ĂȘtres les plus Ă©normes sont marquĂ©s de cicatrices ».
Né dans la pauvreté le 6 janvier 1883 dans ce qui est aujourd'hui le Liban.
Il croyait Ă lâamour, Ă la paix et Ă la comprĂ©hension.
Son nom Ă©tait Khalil Gibran et il est principalement connu pour son Ćuvre « Le ProphĂšte ».
Le livre, publié en 1923, se vendra à des dizaines de millions d'exemplaires, faisant de lui le troisiÚme poÚte le plus vendu de tous les temps, derriÚre Shakespeare et Laozi.
Il Ă©tait trĂšs franc, attaquant lâhypocrisie et la corruption. Ses livres ont Ă©tĂ© brĂ»lĂ©s Ă Beyrouth et en AmĂ©rique, il a reçu des menaces de mort.
Publiés en 108 langues à travers le monde, des passages du « ProphÚte » sont cités lors de mariages, de discours politiques et de funérailles, inspirant des personnalités influentes telles que John F. Kennedy, Indira Gandhi, Elvis Presley, John Lennon et David Bowie.
Je rajouterais ( Francine Baraban ) que la traduction la meilleure du ProphĂšte est celle dâAlbin Michel. Voici ce quâil a Ă©crit sur le mariage et que jâadore :
« Du mariage
Alors Almitra parla de nouveau et dit :
Et quâen est-il du mariage, maĂźtre ?
Et il répondit en disant :
Vous ĂȘtes nĂ©s ensemble, et ensemble vous resterez Ă jamais.
Vous resterez ensemble lorsque les ailes blanches de la mort disperseront vos jours.
Oui, vous resterez ensemble jusque dans la mémoire silencieuse de Dieu.
Mais quâil y ait des espaces dans votre union,
Et que les vents du ciel dansent entre vous.
Aimez-vous lâun lâautre, mais ne faites pas de lâamour une chaĂźne :
Quâil soit plutĂŽt une mer mouvante entre les rivages de vos Ăąmes.
Remplissez chacun la coupe de lâautre, mais ne buvez pas dans une seule coupe.
Donnez-vous lâun Ă lâautre de votre pain, mais ne mangez pas de la mĂȘme miche.
Chantez et dansez ensemble, et soyez joyeux,
Mais restez chacun seul,
Comme les cordes dâun luth sont seules
MĂȘme si elles vibrent de la mĂȘme musique.
Donnez vos cĆurs, mais pas Ă la garde lâun de lâautre.
Car seule la main de la Vie peut contenir vos cĆurs.
Et tenez-vous ensemble, mais pas trop proches non plus :
Car les piliers du temple se tiennent Ă distance,
Et le chĂȘne et le cyprĂšs ne croissent pas dans lâombre lâun de lâautre. »
lila
« Que nos prĂ©cieux sens s'Ă©moussent par l'effet de l'Ăąge, il ne faut pas nous en effrayer plus que de raison. J'Ă©cris "nous" mais c'est moi que je prĂȘche. Ă dĂ©couvertes, et toujours dĂ©couvertes ! Il n'y a qu'Ă attendre pour que tout s'Ă©claire. Au lieu d'aborder des Ăźles, je vogue donc vers ce large oĂč ne parvient que le bruit solitaire du coeur, pareil Ă celui du ressac ? Rien ne dĂ©pĂ©rit, c'est moi qui m'Ă©loigne, rassurons-nous. Le large, mais non le dĂ©sert. DĂ©couvrir qu'il n'y a pas de dĂ©sert : c'est assez pour que je triomphe de ce qui m'assiĂšge. »
Colette, Le Fanal bleu (1949)
lila
« Donnez-moi de tendres crayons de pastel, des couleurs qui nâont pas de nom encore, donnez-moi des poudres Ă©tincelantes, et un pinceau fĂ©e, et⊠Mais non ! car il nây a point de mots, ni de crayons, ni de couleurs, pour vous peindre, au-dessus dâun toit dâardoise violette brodĂ©e de mousses rousses, le ciel de mon pays, tel quâil resplendissait sur mon enfance ! »
COLETTE
La Maison de Claudine (1922)
lila
« Ă Nelle rouquine, sentimentale petite chienne, ne venons-nous pas, toi et moi, de tressaillir au mĂȘme appel, dâouvrir la narine au mĂȘme souffle ? Oui, nâest-ce pas son haleine, Ă lui, son appel, Ă lui, â lui, le Printemps ?...
Personne ne le sait, mais il est lĂ , cachĂ©. CachĂ© sous cette Ă©corce, cachĂ© sous ces Ă©cailles de feuilles collĂ©es au sol gras par le pied pesant de lâHiver⊠Tout ceci, qui nous entoure, est grisĂ©, glacĂ©, dur, sous un ciel sans issue, et les gens disent :
â Ah ! lâaffreux, le long hiver !
Ils ne savent pas Nelle, que le Printemps est lĂ , pourtant, et il ne faut pas le leur dire⊠Il faut garder pour nous Ă©goĂŻstement, ce printemps de fĂ©vrier qui sâeffare dâun rien, meurt dâune nuit froide et renaĂźt dâune douce averse. (...)
Nous le chercherons jusquâĂ la nuit tombante, et, quand nous reviendrons (...), tu dormiras, confiante et fatiguĂ©e, dans la voiture. Alors, je tirerai de mon gant, froissĂ©e, chĂ©tive, prĂ©cieuse, la merveille que je viens de trouver, - la premiĂšre violette... »
Colette, « L'approche du printemps », Les Annales politiques et littéraires, 12 février 1922, repris dans Colette journaliste.
lila
à 79 ans, je vis seule⊠et je me sens enfin libre.
Quand les gens apprennent que je vis seule, je vois tout de suite ce petit changement dans leurs yeux. Une douceur qui se veut gentille, mais qui ressemble parfois Ă de la pitiĂ©. Alors ils demandent, Ă voix basse, comme sâils avaient peur de me blesser :
« Vous ne vous ennuyez pas ? »
« Le soir, ça ne vous fait pas trop vide ? »
Je souris.
Pas parce que je ne comprends pas leur inquiĂ©tude, mais parce quâils nâont pas vĂ©cu assez longtemps pour savoir une chose simple : vivre seule ne veut pas dire ĂȘtre seule au monde.
Je mâappelle Madeleine, jâai 79 ans, et jâhabite chez moi. Dans un appartement qui a connu le bruit, la vitesse, les portes qui claquent, les rires qui traversent le couloir. Il y a eu des repas oĂč lâon se parlait tous en mĂȘme temps, des petits pas pressĂ©s, des jouets oubliĂ©s sous la table, des soirĂ©es oĂč lâon finissait par manger tiĂšde parce que tout le monde rentrait Ă des heures diffĂ©rentes.
Et il y a eu aussi ces nuits oĂč je ne dormais pas. Pas Ă cause dâun film triste, non. Ă cause de la vie. Ă cause des inquiĂ©tudes, des calculs quâon fait dans sa tĂȘte, des choses quâon nâose pas dire pour ne pas ajouter un poids de plus sur les Ă©paules des autres. Jâai traversĂ© les pĂ©riodes confortables et celles oĂč lâon serre les dents. Jâai connu lâamour, oui, mais jâai connu aussi lâĂ©puisement.
Jâai Ă©tĂ© Ă©pouse. Jâai Ă©tĂ© mĂšre. Jâai Ă©tĂ© cette femme qui tient le fil, discrĂštement, sans faire de bruit. Celle qui pense aux rendez-vous, aux mĂ©dicaments, Ă la liste de courses, aux anniversaires, Ă ce quâil faut prĂ©parer pour que tout roule. Jâai vĂ©cu longtemps pour les autres. TrĂšs longtemps.
Puis mon mari est parti.
Ce nâest pas une phrase facile. Elle tombe comme un caillou dans lâeau. Elle fait des cercles, encore et encore. AprĂšs son dĂ©part, le silence mâa fait peur. Un silence qui nâĂ©tait pas seulement celui des piĂšces, mais celui de mon propre cĆur, habituĂ© Ă se rĂ©gler sur une prĂ©sence.
Et bien sĂ»r, il y a eu les conseils, les phrases toutes faites, lâair sĂ©rieux :
« Il faut te rapprocher des enfants. »
« à ton ùge, tu ne peux pas rester comme ça. »
« Câest plus prudent si quelquâun est prĂšs de toi. »
Je ne leur en veux pas. CâĂ©tait de la tendresse, Ă leur maniĂšre. Mais derriĂšre cette tendresse, il y avait aussi une idĂ©e qui mâa longtemps rongĂ©e : comme si une femme de mon Ăąge devait forcĂ©ment ĂȘtre « prise en charge ». Comme si le calme Ă©tait un danger. Comme si la paix Ă©tait suspecte.
Je me suis mĂȘme demandĂ© si jâĂ©tais Ă©goĂŻste.
ĂgoĂŻste de vouloir du silence.
ĂgoĂŻste dâaimer cette tranquillitĂ©.
ĂgoĂŻste de ne pas ressentir le besoin dâĂȘtre entourĂ©e en permanence.
Et puis un matin, un matin banal, sans Ă©vĂ©nement, sans grand discours⊠tout sâest Ă©clairĂ©.
JâĂ©tais assise prĂšs de la fenĂȘtre, une boisson chaude entre les mains. Dehors, le ciel Ă©tait gris clair, comme souvent. Je regardais les passants : une femme qui remontait son col, un homme qui marchait vite, les feuilles qui glissaient sur le trottoir. Rien de spectaculaire. Juste la vie.
Et jâai compris, dâun coup :
Je nâĂ©tais pas abandonnĂ©e.
On mâavait rendue Ă moi-mĂȘme.
Câest une phrase qui peut sembler grande. Mais elle se vĂ©rifie dans des choses minuscules, et justement, câest ça qui est beau.
Je mange quand jâai faim. Je ne demande plus Ă personne sâil veut quelque chose, si ça lui va, si on attend un peu. Je prĂ©pare ce qui me fait envie, parfois trĂšs simple. Il mâarrive de manger tard, ou de grignoter, ou de me faire un vrai plat comme si je recevais, juste pour le plaisir dâĂȘtre bien.
Je dors quand mon corps le demande. Parfois, je reste au lit un peu plus longtemps. Pas par tristesse. Par douceur. Parce que je peux.
Je passe des journĂ©es sans parler Ă personne. Et pourtant, mon cĆur nâest pas froid. Le silence nâest plus une punition. Câest devenu une prĂ©sence tranquille, comme une vieille amie qui sâassoit Ă cĂŽtĂ© de moi sans poser de questions, sans juger, sans exiger.
Je lis. Je regarde un film. Je me promĂšne. Je mâoccupe de petites choses. Jâobserve le monde. Parfois je fais dĂ©filer des nouvelles, je vois des visages dâhier, je dĂ©couvre que certains ne sont plus lĂ , que dâautres sourient encore. Alors je souffle doucement, et je pense : moi, je suis encore ici. Je suis lucide. Je suis en paix.
Mes enfants ont leur vie. Ils mâappellent, ils passent, ils prennent de mes nouvelles. Et je leur en suis reconnaissante. Mais ce nâest pas Ă eux de remplir mes journĂ©es. Je les ai Ă©levĂ©s pour quâils soient autonomes. Et aujourdâhui, ils me laissent ĂȘtre autonome, moi aussi. Ce nâest pas de la distance, câest du respect.
Je ne suis pas heureuse tout le temps. Personne ne lâest.
Il y a des jours oĂč la tristesse revient, naturellement, comme une visite. Elle me rappelle ce qui ne reviendra pas, elle me serre un peu la gorge, elle me ramĂšne des souvenirs. Je la laisse passer. Je ne la combats pas. Je ne mâen fais plus une ennemie.
Mais ce qui reste le plus longtemps en moi, ce nâest pas la solitude.
Câest la paix.
La paix de savoir que jâai pris soin des autres, assez.
La paix de savoir que jâai donnĂ©, beaucoup.
La paix de ne plus devoir prouver que je suis utile en mâoubliant.
Ă 79 ans, jâai gagnĂ© un droit prĂ©cieux : celui de prendre soin de moi, comme je lâentends.
Je vis seule, mais je ne suis pas perdue.
Je ne fais pas de bruit.
Je ne cours plus aprĂšs tout.
Je respire.
Et quand on me demande, encore, avec cet air inquiet : « Mais le soir, Madeleine⊠ça ne te fait pas peur ? »
Je réponds simplement :
« Non. Le silence nâest pas mon ennemi.
Câest mon chez-moi.
Et câest lĂ que je me sens libre. »

