
lila
Vous voilà né. Pour mourir. En attendant, il faut bien vivre.
Vivre est une occupation de tous les instants. Une expĂ©rience du plus vif intĂ©rĂȘt. Une aventure unique. Le plus rĂ©ussi des romans. Souvent un emmerdement. Trop souvent une souffrance. Parfois, pourquoi pas ? une chance et une grĂące. Toujours une surprise et un Ă©tonnement Ă qui il arrive de se changer en stupeur.
Un hosanna sans fin
lila
Ce qu'il faut de nuit
Au-dessus des arbres,
Ce qu'il faut de fruits
Aux tables de marbre,
Ce qu'il faut d'obscur
Pour que le sang batte,
Ce qu'il faut de pur
Au cĆur Ă©carlate,
Ce qu'il faut de jour
Sur la page blanche,
Ce qu'il faut d'amour
Au fond du silence.
Et l'Ăąme sans gloire
Qui demande Ă boire,
Le fil de nos jours
Chaque jour plus mince,
Et le cĆur plus sourd
Les ans qui le pincent.
Nul n'entend que nous
La poulie qui grince,
Le seau est si lourd.
Les amis inconnus, 1934.
Jules Supervielle (1884-1960).
lila
Je vous salue ma France, arrachée aux fantÎmes !
à rendue à la paix ! Vaisseau sauvé des eaux...
Pays qui chante : Orléans, Beaugency, VendÎme !
Cloches, cloches, sonnez lâangĂ©lus2 des oiseaux !
Je vous salue, ma France aux yeux de tourterelle,
Jamais trop mon tourment, mon amour jamais trop.
Ma France, mon ancienne et nouvelle querelle
3, Sol semé de héros, ciel plein de passereaux...
Je vous salue, ma France, oĂč les vents se calmĂšrent !
Ma France de toujours, que la géographie
Ouvre comme une paume aux souffles de la mer
Pour que lâoiseau du large y vienne et se confie.
Patrie Ă©galement Ă la colombe ou lâaigle,
De lâaudace et du chant doublement habitĂ©e !
Je vous salue, ma France, oĂč les blĂ©s et les seigles
Mûrissent au soleil de la diversité...
Je vous salue, ma France, oĂč le peuple est habile
à ces travaux qui font les jours émerveillés
Et que lâon vient de loin saluer dans sa ville
Paris, mon cĆur, trois ans vainement fusillĂ© !
Heureuse et forte enfin qui portez pour écharpe
Cet arc-en-ciel tĂ©moin quâil ne tonnera plus,
Liberté dont frémit le silence des harpes,
Ma France dâau-delĂ le dĂ©luge, salut !
Louis Aragon (1897-1982), Le Musée Grévin, 1943, extrait du poÚme VII.
lila
Louis Aragon (1897-1982)
Recueil : La Diane française (1944).
Celui qui croyait au ciel
Celui qui n'y croyait pas
Tous deux adoraient la belle (*)
PrisonniĂšre des soldats
Lequel montait à l'échelle
Et lequel guettait en bas
Celui qui croyait au ciel
Celui qui n'y croyait pas
Qu'importe comment s'appelle
Cette clarté sur leur pas
Que l'un fut de la chapelle
Et l'autre s'y dérobùt
Celui qui croyait au ciel
Celui qui n'y croyait pas
Tous les deux étaient fidÚles
Des lĂšvres du coeur des bras
Et tous les deux disaient qu'elle
Vive et qui vivra verra
Celui qui croyait au ciel
Celui qui n'y croyait pas
Quand les blĂ©s sont sous la grĂȘle
Fou qui fait le délicat
Fou qui songe Ă ses querelles
Au coeur du commun combat
Celui qui croyait au ciel
Celui qui n'y croyait pas
Du haut de la citadelle
La sentinelle tira
Par deux fois et l'un chancelle
L'autre tombe qui mourra
Celui qui croyait au ciel
Celui qui n'y croyait pas
Ils sont en prison Lequel
Ă le plus triste grabat
Lequel plus que l'autre gĂšle
Lequel préfÚre les rats
Celui qui croyait au ciel
Celui qui n'y croyait pas
Un rebelle est un rebelle
Deux sanglots font un seul glas
Et quand vient l'aube cruelle
Passent de vie à trépas
Celui qui croyait au ciel
Celui qui n'y croyait pas
Répétant le nom de celle
Qu'aucun des deux ne trompa
Et leur sang rouge ruisselle
MĂȘme couleur mĂȘme Ă©clat
Celui qui croyait au ciel
Celui qui n'y croyait pas
Il coule il coule il se mĂȘle
Ă la terre qu'il aima
Pour qu'Ă la saison nouvelle
Mûrisse un raisin muscat
Celui qui croyait au ciel
Celui qui n'y croyait pas
L'un court et l'autre a des ailes
De Bretagne ou du Jura
Et framboise ou mirabelle
Le grillon rechantera
Dites flûte ou violoncelle
Le double amour qui brûla
L'alouette et l'hirondelle
La rose et le réséda.
* La France.
lila
Arthur RIMBAUD â FĂTES DE LA FAIM
ï»żMa faim, Anne, Anne,
ï»żFuis sur ton Ăąne.
Si jâai du goĂ»t, ce nâest guĂšres
Que pour la terre et les pierres.
Dinn ! dinn ! dinn ! dinn ! Mangeons lâair,
Le roc, les terres, le fer,
ï»żCharbons.
Mes faims, tournez. Paissez, faims,
ï»żLe prĂ© des sons !
Attirez le gai venin
ï»żDes liserons ;
Mangez les cailloux quâun pauvre brise,
Les vieilles pierres dâĂ©glises,
Les galets, fils des déluges,
Pains couchés aux vallées grises !
Des faims, câest les bouts dâair noir ;
ï»żLâazur sonneur ;
â Câest lâestomac qui me tire,
ï»żCâest le malheur.
Sur terre ont paru les feuilles :
Je vais aux chairs de fruit blettes.
Au sein du sillon je cueille
La doucette et la violette.
ï»żMa faim, Anne, Anne !
ï»żFuis sur ton Ăąne.
Août 1872.
Arthur Rimbaud â
lila
« Ă son bras, un panier de mĂ»res. Elle leva les yeux et câĂ©tait le regard que je cherchais, paysan, dur, luisant de vieux savoirs.
Elle appartenait à cette catégorie de gens pour qui la santé des prunes est un enjeu plus important que le haut débit. »
âïž Sylvain Tesson, Sur les chemins noirs
lila
« EnchantĂ©e encore de mon rĂȘve, je mâĂ©tonne dâavoir changĂ©, dâavoir vieilli pendant que je rĂȘvais⊠Dâun pinceau Ă©mu je pourrais repeindre, sur ce visage-ci, celui dâune fraĂźche enfant roussie de soleil⊠des joues Ă©lastiques achevĂ©es en un menton mince, des sourcils mobiles prompts Ă se plisser, une bouche dont les coins rusĂ©s dĂ©mentent la courte lĂšvre ingĂ©nue⊠HĂ©las, ce nâest quâun instant⊠Lâeau sombre du miroir retient seulement mon image qui est bien pareille, toute pareille Ă moi, marquĂ©e de lĂ©gers coups dâongles, finement gravĂ©e aux paupiĂšres, au coin des lĂšvres, entre les sourcils tĂȘtus⊠Une image qui ne sourit ni ne sâattriste, et qui murmure, pour moi seule : âIl faut vieillir. Ne pleure pas, ne joins pas des doigts suppliants, ne te rĂ©volte pas : il faut vieillir. RĂ©pĂšte-toi cette parole, non comme un cri de dĂ©sespoir, mais comme le rappel dâun dĂ©part nĂ©cessaire⊠[âŠ] Eloigne-toi lentement, lentement, sans larmes ; nâoublie rien ! Emporte ta santĂ©, ta gaietĂ©, ta coquetterie, le peu de bontĂ© et de justice qui tâa rendu la vie moins amĂšre ; nâoublie pas ! Va-tâen parĂ©e, va-tâen douce, et ne tâarrĂȘte pas le long de la route irrĂ©sistible, tu lâessaierais en vain â puisquâil faut vieillir !â »
(Colette, Les Vrilles de la vigne, édition définitive, 1934)
lila
"Vous ne saurez jamais que votre Ăąme voyage
Comme au fond de mon cĆur un doux cĆur adoptĂ© ;
Et que rien, ni le temps, dâautres amours, ni lâĂąge,
NâempĂȘcheront jamais que vous ayez Ă©tĂ©.
Que la beauté du monde a pris votre visage,
Vit de votre douceur, luit de votre clarté,
Et que ce lac pensif au fond du paysage
Me redit seulement votre sérénité.
Vous ne saurez jamais que jâemporte votre Ăąme
Comme une lampe dâor qui mâĂ©claire en marchant ;
Quâun peu de votre voix a passĂ© dans mon chant.
Doux flambeau, vos rayons, doux brasier, votre flamme,
Mâinstruisent des sentiers que vous avez suivis,
Et vous vivez un peu puisque je vous survis."
(Marguerite Yourcenar - Les CharitĂ©s dâAlcippe)
lila
Lili savait tout; le temps qu'il ferait, les sources cachĂ©es, les ravins oĂč l'on trouve des champignons, des salades sauvages, des pins-amandiers, des prunelles, des arvousiers; il connaissait, au fond d'un hallier, quelques pieds de vigne qui avaient Ă©chappĂ© au phylloxĂ©ra, et qui murissaient dans la solitude des grappes aigrelettes, mais dĂ©licieuses. Avec un roseau il faisait une flute Ă trois trous
MARCEL PAGNOL
Josephine22
O,vous tous, larges espaces, loin des villes fiévreuses
Grandes mers Ă©tincelantes, forĂȘts de pins, montagnes sauvages,
Rivages au cĆur de roc, Landes rugueuses, plaines tondues par les moutons,
Vastes nuages blafards, espaces bleus et purs !!!
De l espace...qu on me donne de l espace..de la solitude et de l air..
Toutes choses sont libres et abondantes dans vos belles régions.
Georges Macdonald
Josephine22
Il était cet homme juste
Tout entier dans le réel
Et qui sait ce qu il faut faire
Pour qu il soit réalisé
Un homme, rien qu un homme,
Un homme mort aujourd'hui.
J'aurais baisé son visage,
Il aimait mon amitié,
Il aurait été content...
Mais je serre sa mémoire,
Qu'il m'entende, qu'il me voie.
Louis Brauquier
