
lila
J'ai chaud. La chaleur m'occupe comme une maladie et comme un jeu. Elle suffit à remplir toutes les heures du jour et de la nuit. Je ne parle que d'elle ; je me plains d'elle avec passion et douceur, comme d'une caresse impitoyable. C'est elle, regarde, qui m'a fait cette marque vive au menton, et cette joue giflée, et mes mains ne peuvent quitter les gantelets, couleur de pain roux, qu'elle peignit sur ma peau. Et cette poignée de grains d'or, tout brûlants, qui m'a sablé le visage, c'est elle, c'est encore elle...
Non, ne descends pas au jardin ; tu me fatigues. Le gravier va craquer sous tes pas, et je croirai que tu écrases un lit de petites braises. Laisse ! Que j'entende le jet d'eau qui gicle maigre et va tarir, et le halètement de la chienne couchée sur la pierre chaude. Ne bouge pas ! Depuis ce matin je guette, sous les feuilles évanouies de l'aristoloche, qui pendent comme des peaux, l'éveil du premier souffle de vent. Ah ! J'ai chaud ! Ah ! Entendre autour de notre maison, le bruit soyeux, d'éventail ouvert et refermé d'un pigeon qui vole !
Je n'aime déjà plus le drap fin et froissé si frais tout à l'heure à mes talons nus. Mais au fond de ma chambre, il y a un miroir, tout bleu d'ombre, tout troublé de reflets...
Quelle eau tentante et froide...
Imagine, à t'y mirer, l'eau des étangs de mon pays ! Ils dorment ainsi tout l'été, tièdes ici, glacés là par la fusée d'une source profonde. Ils sont opaques et bleuâtres, perfidement peuplés, et la couleuvre d'eau s'y enlace à la tige longue des nénuphars et des sagittaires... Ils sentent le jonc, la vase musquée, le chanvre vert... Rends-moi leur fraicheur, leur brouillard où se berce la fièvre, rends-moi leur frisson, j'ai si chaud...
Ou bien, donne moi, mais tu ne voudras pas, un tout petit morceau de glace, dans le creux de l'oreille, et un autre là, sur mon bras, à la saignée... Tu ne veux pas ? Tu me laisses désirer en vain, tu me fatigues...
Regarde, à présent, si la couleur du jour commence à changer, si les raies éblouissantes des persiennes deviennent bleues en bas, orangées en haut ? Penche toi sur le jardin, raconte moi la chaleur comme on raconte une catastrophe !
Le marronnier va mourir, dis ? Il tend vers le ciel des feuilles frites, couleur d'écaille jaspée... Et rien ne pourra sauver les roses, saisies par la flamme avant d'éclore... Des roses... des roses mouillées, gonflées de pluie nocturne, froides à embrasser...
Ah ! Quitte la fenêtre ! Reviens ! Trompe ma langueur en me parlant de fleurs penchées sous la pluie ! Trompe moi, dis que l'orage, là-bas, enfle un dos violet, dis-moi que le vent, rampant, se dresse soudain contre la maison, en rebroussant la vigne et la glycine, dis que les premières gouttes plombées vont entrer, obliques, par la fenêtre ouverte !
Je les boirai sur mes mains, j'y goûterai la poussière des routes lointaines, la fumée du nuage bas qui crève sur la ville...
Souviens-toi du dernier orage, de l'eau amère qui chargeait les beaux soucis, de la pluie sucrée, que pleurait le chevrefeuille, et de la chevelure du fenouil, poudrée d'argent, où nous sucions en mille gouttelettes la saveur d'une absinthe fine !...
Encore, encore ! J'ai si chaud ! Rappelle-moi le mercure vivace qui roule au creux des capucines quand l'averse s'éloigne, et sur la menthe pelucheuse... Evoque la rosée, la brise haute qui couche les cimes des arbres et ne me touche pas mes cheveux... Evoque la mare cernée de moustiques et la ronde des rainettes... Oh ! Je voudrais, sur chaque main, le ventre froid d'une petite grenouille !... J'ai chaud, si tu savais... parle encore...
Parle encore, guéris ma fièvre ! Crée pour moi l'automne : donne-moi, d'avance, le raisin froid qu'on cueille à l'aube, et les dernières fraises d'octobre, mûres d'un seul côté... Oui, il me faudrait, pour l'écraser dans mes mains sèches, une grappe de raisins oubliés sur la treille, un peu ridée de gelée... Si tu amenais, auprès de moi, deux beaux chiens au nez très frais ? Tu vois, je suis toute malade, je divague.
Ne me quitte pas ! Assieds-toi, et lis-moi le conte qui commence par : " la princesse avait vu le jour dans un pays où la neige ne découvre jamais la terre, et son palais était fait de glace et de givre..." De givre, tu entends ? de givre !... Quand je répète ce mot scintillant, il me semble que je mords dans une pelote de neige crissante, une belle pomme d'hiver façonnée par mes mains... Ah ! J'ai chaud !...
J'ai chaud, mais... quelque chose a remué dans l'air... Est-ce seulement cette guêpe blonde ? Annonce-t-elle la fin de ce long jour ? Je m'abandonne à toi. Appelle sur moi le nuage, le soir, le sommeil. Tes doigts sous ma nuque y démêlent un moite désordre de cheveux...
Penche-toi, évente, de ton souffle, mes narines, et presse, contre mes dents, le sang acide de la groseille que tu mords... Je ne murmure presque plus, et tu ne saurais dire si c'est d'aise... Ne t'en va pas si je dors : je feindrai d'ignorer que tu baises mes poignets et mes bras, rafraîchis, emperlés comme le col des alcarazas bruns...
"J'ai chaud"
texte tiré du recueil " Le voyage égoïste " 1922 de Colette
lhuron
LE BRÛLOT FOURNIER
C'est au " BRÛLOT FOURNIER " le coin
Des camarades de naissance.
Icicaille , les vrais marins se déconfortent en cadence
Selon l'air des chansons du temps ...
Plaignez l'humeur de ces enfants
Que le rhum bu rend plus chagrine
Et gardez des vieilles marines
L'amer parfum des océans ...
L'aubergiste a su naviguer :
Sa femme aujourd'hui le proclame
Par sa coiffe de Quimperlé
Et les beaux atours de son âme
Portent le cachet du curé .
Mais, dans le cœur de cette dame
Le pavillon noir est plié:
Pour son coquin , c'est le dictame
Qui lui sert , quand tout est fermé ...
Durant le jour ce compagnon
- Les yeux voués à sa clientèle -
Estime les consommations
Et met la paix dans les querelles...
Il connaît tous les officiers
Et peut citer , quand on l'appelle
Le nom d'un schooner oublié
Alors que la vie était belle
Entre ULLOA et SANTA FÉ .
Toutefois , ce boss si courtois
Pour toutes les monnaies du monde ,
À sa main gauche , n'a qu'un doigt ...
Les questions vont à la ronde :
" N'était - il pas avec ENGLAND
Et MARY sur le "BLANCHE ROSE" ?
Mémorial du " Fliegend Holland "
Le soir tombe en apothéose
Sur les gibets de Long Island .
Pierre MAC ORLAN :Quelques films sentimentaux .
lhuron
LES ROSES DE SAADI.
J'ai voulu ce matin te rapporter des roses :
Mais j'en avais tant pris dans mes ceintures closes
Que les nœuds trop serrés n'ont pu les contenir .
Les nœuds ont éclaté . Les roses envolées
Dans le vent , à la mer s'en sont allées.
Elles ont suivi l'eau pour ne point revenir ;
La vague en a paru rouge et comme enflammée ,
Ce soir , ma robe en est toute embaumée ...
Respires - en sur moi l'odorant souvenir .
Marceline DESBORDES - VALMORE,
lila
Si l'on souhaite se libérer définitivement de la souffrance, il est important de bien distinguer ce qu'il faut faire de ce qu'il ne faut pas faire. Car on ne peut espérer goûter le fruit d'un acte bénéfique que l'on n'a pas accompli, ni échapper aux conséquences de ses propres méfaits. Une fois mort, nous suivrons le sillage de nos actes, les bons et les mauvais. À présent que nous avons le choix entre deux chemins qui nous conduisent l'un vers le haut et l'autre vers le bas, n'agissons pas en contradiction avec nos désirs les plus profonds. Pratiquons tous les actes bénéfiques possibles, mêmes les plus infimes. Les gouttes, en s'ajoutant, ne finissent-elles pas par remplir une grande jarre ? [
lila
Il y avait dans ce temps-là de grands hivers, de brûlants étés. J'ai connu, depuis, des étés dont la couleur, si je ferme les yeux, est celle de la terre ocreuse, fendillée entre les tiges du blé et sous la géante ombelle du panais sauvage, celle de la mer grise ou bleue. Mais aucun été, sauf ceux de mon enfance, ne commémore le géranium écarlate et la hampe enflammée des digitales. Aucun hiver n'est plus d'un blanc pur à la base d'un ciel bourré de nues ardoisées, qui présageaient une tempête de flocons plus épais, puis un dégel illuminé de mille gouttes d'eau et de bourgeons lancéolés… Ce ciel pesait sur le toit chargé de neige des greniers à fourrages, le noyer nu, la girouette, et pliait les oreilles des chattes… La calme et verticale chute de neige devenait oblique, un faible ronflement de mer lointaine se levait sur ma tête encapuchonnée, tandis que j'arpentais le jardin, happant la neige volante… Avertie par ses antennes, ma mère s'avançait sur la terrasse, goûtait le temps, me jetait un cri:
– La bourrasque d'Ouest! Cours! Ferme les lucarnes du grenier !… La porte de la remise aux voitures !… Et la fenêtre de la chambre du fond!
lila
"Partout et toujours, gardez la mémoire de ce que nous venons de vivre afin de rester fidèles à la liberté, à ses droits comme à ses devoirs, et afin de ne jamais accepter, jamais, que quelqu’un, homme, si grand soit‐il, ou parti, si fort qu’il soit, pense pour vous et vous dicte votre conduite. Oubliez vos maîtres, ceux qui vous ont tant menti, vous le savez maintenant, et les autres aussi, puisqu’ils n’ont pas su vous persuader. Oubliez tous les maîtres, oubliez les idéologies périmées, les concepts mourants, les slogans vétustes dont on veut encore continuer de vous nourrir. Ne vous laissez intimider par aucun des chantages, de droite ou de gauche".
Albert Camus