
lila
Le vieux port de Marseille, 1955 (R.Gates/Getty Images)
Je mâappelle CĂ©sar. Je suis Marseillais. Mon pĂšre Ă©tait pĂȘcheur et mon grand-pĂšre aussi. Au-delĂ , je ne connais pas lâhistoire de mes aĂŻeux. Cet appartement qui a une vue imprenable sur le Vieux-Port de Marseille est Ă moi. Quand je dis quâil mâappartient, je veux dire que jâai longtemps refusĂ© de le vendre, je me suis battu pour le garder, je suis restĂ© ici pendant la Seconde Guerre mondiale et le rĂ©gime de Vichy, je ne le quitterai pour rien au monde. Aujourdâhui, je suis vieux. Mais cette vue qui sâoffre Ă moi tous les jours : qui pourrait y rĂ©sister ? Jâattends de rendre mon dernier souffle sur ce balcon. Jâen ai de la chance. Ce nâest pas cette chance que lâon a quand on joue au tarot, encore moins cette chance que lâon a quand on joue Ă la pĂ©tanque. Loin de lĂ . Je vais tenter de vous Ă©clairer Ă ce propos.
Peu de Marseillais connaissent ce bonheur, celui dâobserver lâagitation du Vieux-Port de Marseille dĂšs les premiĂšres heures du jour. Les pĂȘcheurs ramassent leurs filets et quittent le port. Les premiĂšres gorgĂ©es de cafĂ© noir coulent dans ma gorge. Jâadore le cafĂ©. Avant toute chose, je bois mon cafĂ©. Quelle chose pourrait-elle ĂȘtre ? Du tabac ! Pour moi, la cigarette du matin est sacrĂ©e. « Oh trĂšs Sainte Vierge, obtenez-moi le pardon de votre fils de ces vaines pensĂ©es ! » Mon tabac sâeffrite et craquelle entre mes doigts. Jâallume ma cigarette, la lune est encore Ă©carlate, le matin encore noir. Je nâai pas la force de lire le matin, encore moins de prononcer une priĂšre. Seul le cafĂ©, seule la cigarette et les effluves de la mer salĂ©e qui me piquent le nez. Marseille est bleue, dit-on. Bleue et rose comme ses toits. Et vallonnĂ©e. LongĂ©e de calanques qui rĂ©sistent Ă la mer comme des dents acĂ©rĂ©es, Marseille est la ville de lâhymne national français. Comme lui, Ă©nergique et violente. Quand le soleil se lĂšve sur le Vieux-Port, les habituĂ©s, les sans-abri, ceux qui aiment Marseille, dorment encore dâun sommeil profond sur les tas de filet dĂ©tĂ©riorĂ©s. Ils ne vont pas tarder Ă se lever.
Quelques heures plus tard, le long de lâeau, les auffiers fabriquent des cordages et des filets. Ă leurs cĂŽtĂ©s, les vanniers tressent de larges paniers, des nasses en forme dâentonnoir et des cabas Ă deux anses. Je connais la difficultĂ© de fabriquer un filet. JâĂ©tais moi-mĂȘme pĂȘcheur et je mâoccupais parfois de les raccommoder. Les vendeuses font vibrer le port. Leur voix Ă©raillĂ©e semble ricocher sur les pavĂ©s avant de se perdre dans le vent de la mer. Leur corbeille dĂ©borde de poissons frais. Quelle bonne pĂȘche ! Des saupes, des oursins, des bulots et mille autres crĂ©atures bizarres⊠Une odeur acide me monte au nez, creusant un sillon parmi les effluves salĂ©s de poissons. Je tourne la tĂȘte et reconnais la vendeuse dâoranges qui Ă©pluche ses fruits dâun seul tenant. Chaque fruit fait apparaĂźtre ses juteux quartiers, un Ă un dĂ©sarmĂ©s avec une rĂ©gularitĂ© presque musicale. Un jeune homme est bousculĂ© par un enfant qui court. Les bambins par dizaines viennent chiper les Ă©pluchures jetĂ©es Ă lâeau. On sâesclaffe, on se chamaille pour un morceau, on se montre avec fiertĂ© lâĂ©puisette en fil de fer quâon sâest confectionnĂ©e. Les enfants dâici chahutent allĂšgrement au milieu des travailleurs. Qui les surveille ? Une vendeuse de poissons interpelle son fils : « Apporte mon couteau Ă lâamoulaĂźre. » « Qui vau faire amoula ? » clame lâamoulaĂźre. Je suis toujours Ă©merveillĂ© par les Ă©tincelles qui jaillissent de sa meule. LâamoulaĂźre, vĂȘtu dâun grand tablier de cuir Ă bavette, pĂ©dale pour faire tourner sa meule et aiguise pour quelques francs les couteaux et les ciseaux des marchands du Vieux-Port.
Je ferme les yeux, câest lâheure de la sieste. Une sieste dans lâagitation du port. Je me souviens des citronnades de mon enfance, quand jâattendais mon pĂšre qui jouait Ă la pĂ©tanque, sagement assis Ă la terrasse du cafĂ© du port, ce cafĂ© oĂč travaillait Fanny. Fanny, câĂ©tait ma tante. Une grosse fille Ă la poitrine gĂ©nĂ©reuse qui faisait tourner la tĂȘte de tous les garçons. Fanny tomba amoureuse dâun beau gars trĂšs Ă©lĂ©gant lors dâune fĂȘte de la LibĂ©ration. CâĂ©tait un Parisien qui lâemmena dans sa ville. Quand elle revenait pour NoĂ«l, nous dĂ©plorions son nouvel accent pointu. Elle avait perdu lâaccent chantant de Marseille. Et je me souviens de la Grande Guerre, quand jâĂ©tais soldat, quand je portais la moustache. Je me souviens de ma mĂšre qui ne voulait plus me laisser repartir quand jâĂ©tais en permission. Elle me prĂ©parait des escargots Ă lâail, mon pĂ©chĂ© mignon. Ah, les escargots de ma mĂšre⊠Jâouvre les yeux et les oreilles et jâaperçois sur le port une vendeuse dâescargots : « Ă lâaĂŻgo-sau lei Limaçouns. » Elle dĂ©pose un landau rempli de petits escargots blancs Ă coquille en spirales, cuits dans un bouillon Ă lâail et au sel. Elle enroule un cornet quâelle tend aux clients avec un large sourire. Chacun sa place, chacun sa tĂąche. Ă cĂŽtĂ© dâelle, lâestrassaire interpelle les passants : « Estrassaire, chiffonnier ! Estrassaire, chiffonnier ! » Le vendeur ambulant porte sur son Ă©paule de vieux chiffons et mĂȘme une peau de lapin. Il doit certainement revendre ces tissus et cette peau sur le marchĂ©. Je tourne mon regard jusquâau fort Saint-Jean dont le fanal surplombe la ville entiĂšre et conclut une longue muraille qui prend des teintes ocrĂ©es sous le soleil du matin. Connaissez-vous les fĂȘtes de la Saint-Jean ? Câest Ă la Saint-Jean que je connus ma dĂ©funte femme Jeannette. Elle venait dâAix-en-Provence, elle portait une robe Ă volants rouge et un chapeau de paille. Jeannette nâest plus, mais elle a laissĂ© son empreinte sur le port. Vous voyez cette barque qui revient vers les pontons ? Elle porte le nom de ma femme Jeannette. Câest normal, câest mon fils et mon petit-fils qui lâont gardĂ©e. Et ils ne vont pas tarder Ă rentrer.
LILAS
Aimer, c'est de ne mentir plus.
Nulle ruse, n'est nécessaire
Quand le bras chaleureux enserre
Le corps fuyant qui nous a plu.
- Crois Ă ma voix qui rĂȘve et chante
Et qui construit ton paradis.
Saurais-tu que je suis méchante
Si je ne te l'avais pas dit ?
- Faiblement méchante, en pensée,
Et pour retrouver par moment
Cette solitude sensée
Que j'ai reniée en t'aimant !
Anna de Brancovan, comtesse de Noailles
lila
"Quand je regarde ma vie et sa couleur secrĂšte, jâai en moi comme un tremblement de larmes. Comme ce ciel. Il est Ă la fois pluie et soleil, midi et minuit. [...] Je pense Ă ces lĂšvres que j'ai baisĂ©es, Ă l'enfant pauvre que j'ai Ă©tĂ©, Ă la folie de vie et d'ambition qui m'emporte Ă certains moments Je suis tout cela Ă la fois. Je suis sĂ»r qu'il est des moments oĂč vous ne me reconnaĂźtriez pas. ExtrĂȘme dans le malheur, dĂ©mesurĂ© dans le bonheur, je ne sais pas dire".
Albert Camus, La Mort Heureuse (1938, publié en 1971)
lila
Tu viens dâincendier la BibliothĂšque ?
â Oui.
Jâai mis le feu lĂ .
â Mais câest un crime inouĂŻ !
Crime commis par toi contre toi-mĂȘme, infĂąme !
Mais tu viens de tuer le rayon de ton Ăąme !
Câest ton propre flambeau que tu viens de souffler !
Ce que ta rage impie et folle ose brûler,
Câest ton bien, ton trĂ©sor, ta dot, ton hĂ©ritage !
Le livre, hostile au maĂźtre, est Ă ton avantage.
Le livre a toujours pris fait et cause pour toi.
Une bibliothĂšque est un acte de foi
Des générations ténébreuses encore
Qui rendent dans la nuit tĂ©moignage Ă lâaurore.
Quoi ! dans ce vénérable amas des vérités,
Dans ces chefs-dâĆuvre pleins de foudre et de clartĂ©s,
Dans ce tombeau des temps devenu répertoire,
Dans les siĂšcles, dans lâhomme antique, dans lâhistoire,
Dans le passĂ©, leçon quâĂ©pelle lâavenir,
Dans ce qui commença pour ne jamais finir,
Dans les poĂštes ! quoi, dans ce gouffre des bibles,
Dans le divin monceau des Eschyles terribles,
Des HomĂšres, des Jobs, debout sur lâhorizon,
Dans MoliĂšre, Voltaire et Kant, dans la raison,
Tu jettes, misérable, une torche enflammée !
De tout lâesprit humain tu fais de la fumĂ©e !
As-tu donc oublié que ton libérateur,
Câest le livre ? Le livre est lĂ sur la hauteur ;
Il luit ; parce quâil brille et quâil les illumine,
Il dĂ©truit lâĂ©chafaud, la guerre, la famine
Il parle, plus dâesclave et plus de paria.
Ouvre un livre, Platon, Milton, Beccaria ;
Lis ces prophĂštes, Dante, ou Shakespeare, ou Corneille ;
LâĂąme immense quâils ont en eux, en toi sâĂ©veille ;
Ăbloui, tu te sens le mĂȘme homme quâeux tous ;
Tu deviens en lisant grave, pensif et doux ;
Tu sens dans ton esprit tous ces grands hommes croĂźtre,
Ils tâenseignent ainsi que lâaube Ă©claire un cloĂźtre ;
Ă mesure quâil plonge en ton cĆur plus avant,
Leur chaud rayon tâapaise et te fait plus vivant ;
Ton Ăąme interrogĂ©e est prĂȘte Ă leur rĂ©pondre ;
Tu te reconnais bon, puis meilleur ; tu sens fondre,
Comme la neige au feu, ton orgueil, tes fureurs,
Le mal, les préjugés, les rois, les empereurs !
Car la science en lâhomme arrive la premiĂšre.
Puis vient la liberté. Toute cette lumiÚre,
Câest Ă toi, comprends donc, et câest toi qui lâĂ©teins !
Les buts rĂȘvĂ©s par toi sont par le livre atteints !
Le livre en ta pensée entre, il défait en elle
Les liens que lâerreur Ă la vĂ©ritĂ© mĂȘle,
Car toute conscience est un nĆud gordien.
Il est ton médecin, ton guide, ton gardien.
Ta haine, il la guĂ©rit ; ta dĂ©mence, il te lâĂŽte.
Voilà ce que tu perds, hélas, et par ta faute !
Le livre est ta richesse Ă toi ! câest le savoir,
Le droit, la vérité, la vertu, le devoir,
Le progrÚs, la raison dissipant tout délire.
Et tu détruis cela, toi !
â Je ne sais pas lire.
Victor_Hugo
lila
Pour Albert Camus : « Mal nommer les choses, c'est ajouter au malheur du monde.»
Lâorigine de la violence Ă©mane souvent dâune incapacitĂ© Ă sâexprimer par les mots, dâoĂč lâimportance de maitriser une langue.
« La parole est le rempart contre la bestialitĂ©âŠÂ» dĂ©clarait Jacqueline de Romilly le 25 janvier 2007 dans ââLe Pointââ :
« Apprendre Ă penser, Ă rĂ©flĂ©chir, Ă ĂȘtre prĂ©cis, Ă peser les termes de son discours, Ă Ă©changer les concepts, Ă Ă©couter lâautre, câest ĂȘtre capable de dialoguer, câest le seul moyen dâendiguer la violence effrayante qui monte autour de nous. La parole est le rempart contre la bestialitĂ©. Quand on ne sait pas, quand on ne peut pas sâexprimer, quand on ne manie que de vagues approximations, comme beaucoup de jeunes de nos jours, quand la parole nâest pas suffisante pour ĂȘtre entendue, pas assez Ă©laborĂ©e parce que la pensĂ©e est confuse et embrouillĂ©e, il ne reste que les poings, les coups, la violence fruste, stupide, aveugle.»
