
lila
"Pour Itzi, qui aura vingt ans en 2040,
Je vais essayer de te dire comment c'Ă©tait d'ĂȘtre une femme quand j'avais vingt ans.
Tomber enceinte en dehors du mariage, Ă cette Ă©poque, c'Ă©tait entrer dans un cauchemar. La contraception n'existait pas vraiment. Pour une fille il Ă©tait absolument impensable d'entrer dans une pharmacie et de demander des prĂ©servatifs. Elle pouvait (avec l'accord de ses parents) se faire placer un stĂ©rilet, mais quels parents auraient acceptĂ© cette honte ? Il existait, en revanche - et tout le monde le savait, mĂȘme si personne n'en parlait ouvertement - des spĂ©cialistes, des faiseuses d'anges (c'Ă©tait le joli surnom sinistre que ces femmes portaient).
Ătre une femme libre de son corps Ă cette Ă©poque Ă©tait trĂšs compliquĂ©. Mais il y avait beaucoup d'autres problĂšmes. Je ne vais pas te parler des brutalitĂ©s que les hommes faisaient parfois subir aux filles - en toute impunitĂ©, parce que, sous la pression morale des familles, il Ă©tait impensable qu'une fille portĂąt plainte pour des attouchements ou viols. Je me contenterai de mentionner le climat d'extrĂȘme prĂ©dation qui rĂ©gnait Ă peu prĂšs partout, par exemple a la Fac de Lettres, oĂč un des profs (un docteur en littĂ©rature amĂ©ricaine) s'attaquait systĂ©matiquement Ă toutes les Ă©tudiantes, les convoquant dans son bureau sans tĂ©moins pour essayer d'obtenir, en Ă©change d'une bonne note aux examens, des faveurs qu'elles essayaient de refuser. Cet homme Ă©tait une des stars de l'UniversitĂ©, bardĂ© de dĂ©corations et encensĂ© par l'AcadĂ©mie. C'Ă©tait aussi un salopard, mais personne n'en parlait. Apprendre Ă ĂȘtre une femme, en ce temps-lĂ , c'Ă©tait apprendre Ă vivre dangereusement. En silence. Pourtant, l'amour existait, et dans l'innocence et l'expĂ©rience, la violence de la vie trouvait bien sa rĂ©demption.
Ă l'heure oĂč je t'Ă©cris cette lettre - alors que tu commences Ă peine Ă vivre - les femmes ont dĂ©cidĂ© de ne plus se soumettre Ă la violence de certains hommes. Elles ont dĂ©cidĂ© de se battre, de faire savoir, de rĂ©sister. Tu devras les admirer pour cela et opposer un sarcasme Ă la prĂ©tendue indignation de tous ceux qui veulent voir dans ce combat un ressaut de puritanisme et une moralisation militante, voire une manĆuvre pour prendre le pouvoir. Ce combat n'est pas facile : l'on discute beaucoup sur la diffĂ©rence qu'il y aurait entre l'artiste et la vie. L'art aurait le privilĂšge de se situer dans les limbes, au-dessus de toute morale. Par son talent, l'artiste transcenderait les turpitudes de sa conduite rĂ©elle. J'espĂšre que dans le temps oĂč tu vivras, loin de moi, loin de notre Ă©poque un peu folle, on ne se posera plus cette question - et que seront dĂ©finitivement renvoyĂ©s dans la nuit des mythes, la Barbe-Bleue et Agostino Tassi, l'agresseur d'ArtĂ©misia Gentileschi - et bien sur, Matzneff et Polanski."
J.M.G. Le Clézio
lila
« Prendre conscience que lâon nâest ni parfait ni totalement heureux nâest pas une faiblesse. Câest un constat trĂšs sain qui nâa rien Ă voir avec le manque de confiance en soi, lâapitoiement sur son sort ou une vision pessimiste de la vie. Une telle prise de conscience conduit Ă une nouvelle apprĂ©ciation des prioritĂ©s de lâexistence, Ă un sursaut dâĂ©nergie que, dans le bouddhisme, on appelle renoncement, mot souvent mal compris et qui exprime en rĂ©alitĂ© un profond dĂ©sir de libertĂ©. »
CANDIDE
"Avril"
Lorsquâun homme nâa pas dâamour,
Rien du printemps ne lâintĂ©resse ;
Il voit mĂȘme sans allĂ©gresse,
Hirondelles, votre retour ;
Et, devant vos troupes légÚres
Qui traversent le ciel du soir,
Il songe que dâaucun espoir
Vous nâĂȘtes pour lui messagĂšres.
Chez moi ce spleen a trop duré,
Et quand je voyais dans les nues
Les hirondelles revenues,
Chaque printemps, jâai bien pleurĂ©.
Mais depuis que toute ma vie
A subi ton charme subtil,
Mignonne, aux promesses dâAvril
Je mâabandonne et me confie.
Depuis quâun regard bien-aimĂ©
A fait refleurir tout mon ĂȘtre,
Je vous attends Ă ma fenĂȘtre,
ChĂšres voyageuses de Mai.
Venez, venez vite, hirondelles,
Repeupler lâazur calme et doux,
Car mon désir qui va vers vous
Sâaccuse de nâavoir pas dâailes.
François Coppée, Les mois
