
lhuron
LE BEAU NAVIRE .
Je veux te raconter , ô molle enchanteresse !
Les diverses beautés qui parent ta jeunesse ;
Je veux te peindre ta beauté ,
Où l'enfance s'allie à la maturité .
Quand tu vas balayant l'air de ta jupe large ,
Tu fais l'effet d'un beau vaisseau qui prend le large,
Chargé de toile , et va roulant
Suivant un rythme doux et paresseux et lent.
Sur ton cou large et rond , sur tes épaules grasses ,
Ta tête se pavane avec d'étranges grâces ;
D'un air placide et triomphant
Tu passes ton chemin , majestueuse enfant .
Je veux te raconter , ô molle enchanteresse !
Les diverses beautés qui parent ta jeunesse ;
Je veux te peindre ta beauté
Où l'enfance s'allie à la maturité .
Ta gorge qui s'avance et qui pousse la moire,
Ta gorge triomphante est une belle armoire
Dont les panneaux bombés et clairs
Comme les boucliers accrochent des éclairs ;
Boucliers provocants armés de pointes roses !
Armoire à doux secrets , pleine de bonnes choses ,
De vins , de parfums , de liqueurs
Qui feraient délirer les cerveaux et les cœurs !
Quand tu vas balayant l'air de ta jupe large ,
Tu fais l'effet d'un beau vaisseau qui prend le large
Chargé de toile , et va roulant
Suivant un rythme doux , et paresseux , et lent .
Tes nobles jambes , sous les volants qu'elles chassent ,
Tourmentent les désirs obscurs et les agacent ,
Comme deux sorcières qui font
Tourner un philtre noir dans un vase profond .
Tes bras qui se joueraient des précoces hercules ,
Sont des boas luisants les solides mules ,
Faits pour serrer obstinément
Comme pour l'imprimer dans ton cœur , ton amant .
Sur ton cou large et rond , sur tes épaules grasses ,
Ta tête se pavane avec d'étranges grâces ;
D'un air placide et triomphant
Tu passes ton chemin , majestueuse enfant .
Charles BAUDELAIRE : Les fleurs du mal .
Quand j'avais vingt ans , j'aurais bien pris ce beau navire à l'abordage ! 😃
Comme quoi l'érotisme est un art à part entière qui n'a rien à voir , ni avec les revues de quais de gare , ni avec la pornographie !
lhuron
Beau poème de LECONTE DE LISLE.
Les Parnassiens savaient ciseler leurs vers , trop peut - être , car cette précision d'orfèvre finit par conférer au texte ,une certaine froideur .
LES CHATS
Les amoureux fervents et les savants austères
Aiment également , dans leur mûre saison ,
Les chats puissants et doux , orgueil de la maison,
Qui comme eux sont frileux et comme eux sédentaires.
Amis de la science et de la volupté ,
Ils cherchent le silence et l'horreur des ténèbres ;
L'Érèbe les eût pris pour ses coursiers funèbres,
S'ils pouvaient au servage incliner leur fierté.
Ils prennent en songeant les nobles attitudes
Des grands sphinx allongés au fond des solitudes ,
Qui semblent s'endormir dans un rêve sans fin ;
Leurs reins féconds sont pleins d'étincelles magiques ,
Et des parcelles d'or , ainsi qu'un sable fin .
Étoilent vaguement leurs prunelles mystiques .
Charles BAUDELAIRE: les Fleurs du Mal.
Avec l'Anglais , Rudyard KIPLING , il est le seul à avoir approché d'aussi près , l'énigme du chat , animal dieu ou démon ,bienfaisant ou messager porteur de maléfices selon les civilisations , symbolisant l'hypocrisie , défaut tenace qui dure encore aujourd'hui ...
lila
La panthère noire
Une rose lueur s'épand1 par les nuées ;
L'horizon se dentelle, à l'Est, d'un vif éclair ;
Et le collier nocturne, en perles dénouées,
S'égrène et tombe dans la mer
Toute une part du ciel se vêt de molles flammes
Qu'il agrafe à son faîte2 étincelant et bleu.
Un pan traîne et rougit l'émeraude des lames
D'une pluie aux gouttes de feu.
Des bambous éveillés où le vent bat des ailes,
Des letchis3 au fruit pourpre et des cannelliers
Pétille la rosée en gerbes d'étincelles,
Montent des bruits frais, par milliers.
Et des monts et des bois, des fleurs, des hautes mousses,
Dans l'air tiède et subtil, brusquement dilaté,
S'épanouit un flot d'odeurs fortes et douces,
Plein de fièvre et de volupté.
Par les sentiers perdus au creux des forêts vierges
Où l'herbe épaisse fume au soleil du matin ;
Le long des cours d'eau vive encaissés dans leurs berges,
Sous de verts arceaux4 de rotin5 ;
La reine de Java, la noire chasseresse,
Avec l'aube, revient au gîte où ses petits
Parmi les os luisants miaulent de détresse,
Les uns sous les autres blottis.
Inquiète, les yeux aigus comme des flèches,
Elle ondule, épiant l'ombre des rameaux lourds.
Quelques taches de sang, éparses, toutes fraîches,
Mouillent sa robe de velours.
Elle traîne après elle un reste de sa chasse,
Un quartier du beau cerf qu'elle a mangé la nuit ;
Et sur la mousse en fleur une effroyable trace
Rouge, et chaude encore, la suit.
Autour, les papillons et les fauves abeilles
Effleurent à l'envi son dos souple du vol ;
Les feuillages joyeux, de leurs mille corbeilles ;
Sur ses pas parfument le sol.
Le python, du milieu d'un cactus écarlate,
Déroule son écaille, et, curieux témoin,
Par-dessus les buissons dressant sa tête plate,
La regarde passer de loin.
Sous la haute fougère elle glisse en silence,
Parmi les troncs moussus s'enfonce et disparaît.
Les bruits cessent, l'air brûle, et la lumière immense
Endort le ciel et la forêt.
LECONTE DE LISLE
lhuron
HÉRÉDIA vous tient vraiment à cœur ,LILA , et je vous comprends car , moi aussi j'apprécie sa poésie où , chaque mot est à sa place et cela me fait penser aux constructions Incas où les pierres étaient encastrées , l'une dans l'autre rendant impossible l'insertion de seulement une feuille de papier à cigarette , ce qui reste encore inexpliqué à ce jour ...
ANTOINE ET CLÉOPÂTRE.
Tous deux ils regardaient , de la haute terrasse ,
L'Égypte s'endormir sous un ciel étouffant
Et le fleuve , à travers le delta noir qu'il fend
Vers Bubaste ou Saïs rouler son onde grasse.
Et le Romain sentait sous la lourde cuirasse ,
Soldat captif berçant le sommeil d'un enfant,
Ployer et défaillir sur son cœur triomphant
Le corps voluptueux que son étreinte embrasse .
Tournant sa tête pâle entre ses cheveux bruns
Vers celui qu'enivraient d'indicibles parfums ,
Elle tendit sa bouche et ses prunelles claires;
Et sur elle courbé , l'ardent imperator
Vit dans ses larges yeux étoilés de points d'or
Toute une mer immense où fuyaient des galères .
J.M. de HEREDIA : Les Trophées, Rome et les bARBARES.
lila
Le bain
José-Maria de HEREDIA
"Les Trophées"
L’homme et la bête, tels que le beau monstre antique,
Sont entrés dans la mer, et nus, libres, sans frein,
Parmi la brume d’or de l’âcre pulvérin,
Sur le ciel embrasé font un groupe athlétique.
Et l’étalon sauvage et le dompteur rustique,
Humant à pleins poumons l’odeur du sel marin,
Se plaisent à laisser sur la chair et le crin
Frémir le flot glacé de la rude Atlantique.
La houle s’enfle, court, se dresse comme un mur
Et déferle. Lui crie. Il hennit, et sa queue
En jets éblouissants fait rejaillir l’eau bleue ;
Et, les cheveux épars, s’effarant dans l’azur,
Ils opposent, cabrés, leur poitrail noir qui fume,
Au fouet échevelé de la fumante écume.
lhuron
La Mort et le Bûcheron.
Un pauvre bûcheron , tout couvert de ramée,
Sous le faix du fagot aussi bien que des ans
Gémissant et courbé marchait à pas pesants,
Et tâchait de gagner sa chaumine enfumée.
Enfin , n'en pouvant plus d'effort et de douleur,
Il met bas son fagot , il songe à son malheur.
Quel plaisir a - t- il eu depuis qu'il est au monde ?
En est -il un plus pauvre en la machine ronde ?
Point de pain quelquefois , et jamais de repos.
Sa femme , ses enfants , les soldats , les impôts,
Le créancier et la corvée ,
Lui font d'un malheureux la peinture achevée .
Il appelle la Mort : elle vient sans tarder,
Lui demande ce qu'il faut faire.
" C'est , dit - il, afin de m'aider
À recharger ce bois : tu ne tarderas guère ."
Le trépas vient tout guérir;
Mais ne bougeons d'où nous sommes.
Plutôt souffrir que mourir ,
C'est la devise des hommes.
Jean de LA FONTAINE : Fables , livre 1
Irremplaçable et merveilleux LA FONTAINE.
Une des premières récitations que j'ai apprises en C.E.1.
lhuron
LE PONT MIRABEAU .
Sous le pont Mirabeau coule la Seine
Et nos amours
Faut - il qu'il m'en souvienne
La joie venait toujours après la peine
Vienne la nuit sonne l'heure
Les jours s'en vont je demeure
Les mains dans les mains restons face à face
Tandis que sous
Le pont de nos bras passe
Des éternels regards l'onde si lasse
Vienne la nuit sonne l'heure
Les jours s'en vont je demeure
L'amour s'en va comme cette eau courante
L'amour s'en va
Comme la vie est lente
Et comme l'Espérance est violente
Vienne la nuit sonne l'heure
Les jours s'en vont je demeure
Passent les jours et passent les semaines
Ni temps passé
Ni les amours reviennent
Sous le pont Mirabeau coule la Seine
Vienne la nuit sonne l'heure
Les jours s'en vont je demeure
Guillaume APOLLINAIRE : Alcools
lila
Bacchanale
Une brusque clameur épouvante le Gange.
Les tigres ont rompu leurs jougs et, miaulants,
Ils bondissent, et sous leurs bonds et leurs élans
Les Bacchantes en fuite écrasent la vendange.
Et le pampre que l’ongle ou la morsure effrange
Rougit d’un noir raisin les gorges et les flancs
Où près des reins rayés luisent des ventres blancs
De léopards roulés dans la pourpre et la fange.
Sur les corps convulsifs les fauves éblouis,
Avec des grondements que prolonge un long râle,
Flairent un sang plus rouge à travers l’or du hâle ;
Mais le Dieu, s’enivrant à ces jeux inouïs,
Par le thyrse et les cris les exaspère et mêle
Au mâle rugissant la hurlante femelle.
José-Maria de Heredia, Les Trophées
