
lila
"Les larmes se ressemblent"
Dans le ciel gris des anges de faĂŻence
Dans le ciel gris des sanglots étouffés
Il me souvient de ces jours de Mayence
Dans le Rhin noir pleuraient des filles-fées
On trouvait parfois au fond des ruelles
Un soldat tué d'un coup de couteau
On trouvait parfois cette paix cruelle
Malgré le jeune vin blanc des coteaux
J'ai bu l'alcool transparent des cerises
J'ai bu les serments échangés tout bas
Qu'ils étaient beaux les palais les églises
J'avais vingt ans Je ne comprenais pas
Qu'est-ce que je savais de la défaite
Quand ton pays est amour défendu
Quand il te faut la voix des faux-prophĂštes
Pour redonner vie Ă l'espoir perdu
Il me souvient de chansons qui m'émurent
Il me souvient des signes Ă la craie
Qu'on découvrait au matin sur les murs
Sans en pouvoir déchiffrer les secrets
Qui peut dire oĂč la mĂ©moire commence
Qui peut dire oĂč le temps prĂ©sent finit
OĂč le passĂ© rejoindra la romance
OĂč le malheur n'est qu'un papier jauni
Comme l'enfant surprit parmi ses rĂȘves
Les regards bleus des vaincus sont gĂȘnants
Le pas des pelotons Ă la relĂšve
Faisait frémir le silence rhénan
ARAGON
lila
Tes yeux sont si profonds qu'en me penchant pour boire
J'ai vu tous les soleils y venir se mirer
S'y jeter à mourir tous les désespérés
Tes yeux sont si profonds que j'y perds la mémoire
A l'ombre des oiseaux c'est l'océan troublé
Puis le beau temps soudain se lĂšve et tes yeux changent
L'été taille la nue au tablier des anges
Le ciel n'est jamais bleu comme il l'est sur les blés
Les vents chassent en vain les chagrins de l'azur
Tes yeux plus clairs que lui lorsqu'une larme y luit
Tes yeux rendent jaloux le ciel d'aprĂšs la pluie
Le verre n'est jamais si bleu qu'Ă sa brisure
MÚre des Sept douleurs Î lumiÚre mouillée
Sept glaives ont percé le prisme des couleurs
Le jour est plus poignant qui point entre les pleurs
L'iris trouĂ© de noir plus bleu d'ĂȘtre endeuillĂ©
Tes yeux dans le malheur ouvrent la double brĂšche
Par oĂč se reproduit le miracle des Rois
Lorsque le coeur battant ils virent tous les trois
Le manteau de Marie accroché dans la crÚche
Une bouche suffit au mois de Mai des mots
Pour toutes les chansons et pour tous les hélas
Trop peu d'un firmament pour des millions d'astres
Il leur fallait tes yeux et leurs secrets gémeaux
L'enfant accaparé par les belles images
Ecarquille les siens moins démesurément
Quand tu fais les grands yeux je ne sais si tu mens
On dirait que l'averse ouvre des fleurs sauvages
Cachent-ils des Ă©clairs dans cette lavande oĂč
Des insectes défont leurs amours violentes
Je suis pris au filet des étoiles filantes
Comme un marin qui meurt en mer en plein mois d'août
J'ai retiré ce radium de la pechblende
Et j'ai brûlé mes doigts à ce feu défendu
O paradis cent fois retrouvé reperdu
Tes yeux sont mon Pérou ma Golconde mes Indes
Il advint qu'un beau soir l'univers se brisa
Sur des récifs que les naufrageurs enflammÚrent
Moi je voyais briller au-dessus de la mer
Les yeux d'Elsa les yeux d'Elsa les yeux d'Elsa
ARAGON
lhuron
Double merci LILA :
-pour J. VALLĂS dont j'ai relu la trilogie , naguĂšre .VALLĂS que j'apprĂ©cie beaucoup , non seulement Ă cause de ses idĂ©es, mais aussi Ă cause de la qualitĂ© de son style. C'Ă©tait aussi un voisin puisqu'il Ă©tait originaire de LE PUY EN VELAY et qu'il a aussi vĂ©cu Ă SAINT ĂTIENNE .
Quant Ă G. BRASSENS... VilipendĂ© Ă ses dĂ©buts on s'est aperçu trop tardivement quel cĆur de diamant cachait cet immense poĂšte ... qui , par - dessus les siĂšcles ,Ă©treignait un autre illustre
" rossignol " : François VILLON.
BALLADE DES DAMES DU TEMPS JADIS .
Dictes - moy oĂč , n'en quel pays ,
Est Flora , la belle Romaine ;
Archipiada ne ThaĂŻs ,
Qui fut sa cousine germaine ;
Echo parlant quand bruyt on mĂšne
Dessus riviĂšre ou sus estan ,
Qui beauté eut trop plus qu'humaine ?
Mais oĂč sont les neiges d'antan ?
OĂč est la trĂšs sage HĂ©loĂŻs ,
Pour qui fut chastré et puis moyne
Pierre Esbaillart Ă Sainct Denys ?
Pour son amour eut cet essoyne .
Semblablement oĂč est la royne
Qui commanda que Buridan
Fust jetté en ung sac en Seine ?
Mais oĂč sont les neiges d'antan ?
La royne Blanche comme ung lys
Qui chantoit Ă voix de sereine ;
Berthe au grand pied, Bietris , Allys ,
Haremburgis , qui tint le Mayne .
Et Jehanne , la bonne Lorraine
Qu'Anglois bruslĂšrent Ă Rouen :
OĂč sont - ilz, Vierge souveraine ?
Mais oĂč sont les neiges d'antan ?
Prince , n'enquerez de sepmaine
OĂč elles sont , ne de cest an ,
Que ce refrain ne vous remaine :
Mais oĂč sont les neiges d'antan ?
Serait - il encore possible de faire apprendre , aujourd'hui , cette ballade aux élÚves de 3 Úme. ?
lila
***
Le professeur de philosophie â monsieur Beliben â petit, fluet, une tĂȘte comme le poing, trois cheveux, et un filet de vinaigre dans la voix.
Il aimait Ă prouver lâexistence de Dieu, mais si quelquâun glissait un argument, mĂȘme dans son sens, il indiquait quâon le dĂ©rangeait, il lui fallait toute la table, comme pour une rĂ©ussite.
Il prouvait lâexistence de Dieu avec de petits morceaux de bois, des haricots.
« Nous plaçons ici un haricot, bon ! â lĂ , un allumette. â Madame Vingtras, une allumette ? â Et maintenant que jâai rangĂ©, ici les vices de lâhomme, lĂ les vertus, jâarrive avec les FACULTES DE LâAME. »
Ceux qui nâĂ©taient pas au courant regardaient du cĂŽtĂ© de la porte sâil entrait quelquâun, ou du cĂŽtĂ© de sa poche, pour voir sâil allait sortir quelque chose. Les facultĂ©s de lâĂąme, câĂ©tait de la haute, du chenu. Ma mĂšre Ă©tait flattĂ©e.
« Les voici ! »
On se tournait encore, malgrĂ© soi, pour saluer ces dames, mais Beliben vous reprenait par le bouton du paletot et tapait avec impatience sur la table. Il lui fallait de lâattention. Que diable ! voulait-on quâil prouvĂąt lâexistence de Dieu, oui ou non !
« Moi, ça mâest Ă©gal, et vous ? » disait mon oncle Joseph Ă son voisin, qui faisait chut, et allongeait le cou pour mieux voir.
Mon oncle remettait nonchalamment ses mains dans ses poches et regardait voler les mouches.
Mais le professeur de bon Dieu tenait Ă avoir mon oncle pour lui et le ramenait Ă son sujet, lâagrippant par son amour-propre et sâaccrochant Ă son mĂ©tier.
« Chadenas, vous qui ĂȘtes menuisier, vous savez quâavec le compas⊠»
Il fallait aller jusquâau bout : Ă la fin le petit homme Ă©cartait sa chaise, tendait une main, montrait un coin de la table et disait : « DIEU EST LA ».
On regardait encore, tout le monde se pressait pour voir : tous les haricots Ă©taient dans un coin avec les allumettes, les bouts de bouchons et quelques autres saletĂ©s, qui avaient servi Ă la dĂ©monstration de lâEtre suprĂȘme.
Il paraĂźt que les vertus, les vices, les facultĂ©s de lâĂąme venaient toutes fa-ta-le-ment aboutir Ă ce tas-lĂ . Tous les haricots y sont. Donc Dieu existe. CQFD.
Jules VallĂšs, Lâenfant (1879), Folio Gallimard p.68-69
lhuron
SUR UN MARBRE BRISĂ .
La mousse fut pieuse en fermant ses yeux mornes ;
Car , dans ce bois inculte , il chercherait en vain
La Vierge qui versait le lait pur et le vin
Sur la terre au beau nom dont il marqua les bornes .
Aujourd'hui , le houblon ,le lierre et les viornes
Qui s'enroulent autour de ce débris divin ,
Ignorant s'il fut Pan ,Faune , HermĂšs ou Silvain,
à son front mutilé tordent leurs vertes cornes .
Vois . L'oblique rayon ,le caressant encor ,
Dans sa face camuse a mis deux orbes d'or ;
La vigne folle y rit comme une lĂšvre rouge ;
Et , prestige mobile , un murmure du vent ,
Les feuilles ,l'ombre errante et le soleil qui bouge ,
De ce marbre en ruine ont fait un Dieu vivant .
J.M. de HĂRĂDIA : les TrophĂ©es
lila
L'été indien
Joe Dassin
Tu sais, je n'ai jamais Ă©tĂ© aussi heureux que ce matin-lĂ
Nous marchions sur une plage un peu comme celle-ci
C'Ă©tait l'automne, un automne oĂč il faisait beau
Une saison qui n'existe que dans le Nord de l'Amérique
Là -bas on l'appelle l'été indien
Mais c'était tout simplement le nÎtre
Avec ta robe longue tu ressemblais
A une aquarelle de Marie Laurencin
Et je me souviens, je me souviens trĂšs bien
De ce que je t'ai dit ce matin-lĂ
Il y a un an, y a un siÚcle, y a une éternité
On ira oĂč tu voudras, quand tu voudras
Et on s'aimera encore, lorsque l'amour sera mort
Toute la vie sera pareille Ă ce matin
Aux couleurs de l'été indien
Aujourd'hui je suis trĂšs loin de ce matin d'automne
Mais c'est comme si j'y étais. Je pense à toi.
OĂč es-tu ? Que fais-tu ? Est-ce que j'existe encore pour toi ?
Je regarde cette vague qui n'atteindra jamais la dune
Tu vois, comme elle je reviens en arriĂšre
Comme elle je me couche sur le sable
Et je me souviens, je me souviens des marées hautes
Du soleil et du bonheur qui passaient sur la mer
Il y a une éternité, un siÚcle, il y a un an
On ira oĂč tu voudras, quand tu voudras
Et on s'aimera encore lorsque l'amour sera mort
Toute la vie sera pareille Ă ce matin
Aux couleurs de l'été indien
lhuron
Aussi , vais - je changer de répertoire
LE RĂCIF DE CORAIL .
Le soleil sous la mer , mystérieuse aurore ,
Ăclaire la forĂȘt des coraux abyssins
Qui mĂȘle , aux profondeurs de ses tiĂšdes bassins ,
La bĂȘte Ă©panouie et la vivante flore .
Et tout ce que le sel ou l'iode colore ,
Mousse , algue chevelue , anémones , oursins ,
Couvre de pourpre sombre , en somptueux dessins ,
Le fond vermiculé du pùle madrépore .
De sa splendide écaille éteignant les émaux ,
Un grand poisson navigue Ă travers les rameaux .
Dans l'ombre transparente indolemment il rĂŽde ;
Et , brusquement , d'un coup de sa nageoire en feu
Il fait , par le cristal morne , immobile et bleu,
Courir un frisson d'or , de nacre et d'émeraude .
José Maria de HEREDIA : les Trophées .
lhuron
CIVILISATION.
AndrĂ© MIGDAL : arrĂȘtĂ© Ă 16 ans 1/2 , avec ses deux frĂšres ,dĂ©portĂ© Ă Neuengamme , il sera libĂ©rĂ© le 3 mai 1945; ses parents et ses deux frĂšres sont morts en dĂ©portation, le pĂšre et le grand pĂšre de sa femme ont Ă©tĂ© fusillĂ©s au Mon ValĂ©rien .
Il avait dit
les juifs
les nĂšgres
les prĂȘtres
"sortez des rangs "
Alors
dix juifs
deux nĂšgres
deux prĂȘtres
sont sortis des rangs.
Il avait dit
la chambre Ă gaz
pour les juifs
les nĂšgres
les prĂȘtres
mais ils n'ont pas été gazés
ils n'étaient pas assez
Alors les juifs
les nĂšgres
les prĂȘtres
sont rentrés dans les rangs
Il avait dit
je veux deux volontaires
avec de belles dents
alors
deux Hollandais
sont sortis des rangs
Le lendemain ...
deux crĂąnes
étaient sur son bureau
entre les livres ...
et le bourreau .
cité par Henri POUZOL : la poésie concentrationnaire .
