
Capusa
Le cygne
Sans bruit, sous le miroir des lacs profonds et calmes,
Le cygne chasse l’onde avec ses larges palmes,
Et glisse. Le duvet de ses flancs est pareil
A des neiges d’avril qui croulent au soleil ;
Mais, ferme et d’un blanc mat, vibrant sous le zéphire,
Sa grande aile l’entraîne ainsi qu’un lent navire.
Il dresse son beau col au-dessus des roseaux,
Le plonge, le promène allongé sur les eaux,
Le courbe gracieux comme un profil d’acanthe,
Et cache son bec noir dans sa gorge éclatante.
Tantôt le long des pins, séjour d’ombre et de paix,
Il serpente, et laissant les herbages épais
Traîner derrière lui comme une chevelure,
Il va d’une tardive et languissante allure ;
La grotte où le poète écoute ce qu’il sent,
Et la source qui pleure un éternel absent,
Lui plaisent : il y rôde ; une feuille de saule
En silence tombée effleure son épaule ;
Tantôt il pousse au large, et, loin du bois obscur,
Superbe, gouvernant du côté de l’azur,
Il choisit, pour fêter sa blancheur qu’il admire,
La place éblouissante où le soleil se mire.
Puis, quand les bords de l’eau ne se distinguent plus,
A l’heure où toute forme est un spectre confus,
Où l’horizon brunit, rayé d’un long trait rouge,
Alors que pas un jonc, pas un glaïeul ne bouge,
Que les rainettes font dans l’air serein leur bruit
Et que la luciole au clair de lune luit,
L’oiseau, dans le lac sombre, où sous lui se reflète
La splendeur d’une nuit lactée et violette,
Comme un vase d’argent parmi des diamants,
Dort, la tête sous l’aile, entre deux firmaments.
René-François Sully Prudhomme, (Les solitudes)
Capusa
La taupe et le hérisson
Une petite taupe avec un air mutin,
Jolie aventureuse,
Se promenait tranquille, au ciel d'un beau matin,
Gracile et puis rêveuse.
Non-voyante, à tâtons, quittant son souterrain,
N'écoutant que la brise,
Elle allait au hasard, errant sur un chemin
Que la lumière irise.
Mais à deux pas de là, un joyeux hérisson
Flânait, assis dans l'herbe,
Sa guitare à la main, clamant une chanson,
Serein, fier et superbe.
Voyageuse conquise et battements au coeur,
La petite s'approche,
C'était un coup de foudre, un instant de bonheur
Qui pointait là, tout proche.
Le hérisson, heureux, courut pour l'embrasser !
La taupe est hémophile...
Sur les pics acérés, elle vient s'enlacer,
Hélas ! tout son sang file !
Le chanteur, depuis lors, se cache dans sa tour,
Il crie, il pleure, il beugle,
Répétant à l'écho : " on peut mourir d'amour
Quand l'amour est aveugle !"
Dominique Simonet
Capusa
Viens tourterelle
Viens tourterelle, jolie demoiselle
Viens te poser sur ma main
Ne t'effarouche pas, ne bats pas des ailes
Mon coeur saura apprivoiser ton doux refrain
Viens tourterelle, figure d'aquarelle
Viens me dire tes trilles bagatelle
N'aie pas peur, je saurai que tu es celle
Des lendemains heureux qui chantent toujours pareil
Viens tourterelle, je te rendrai éternelle
Viens contre mon coeur en balancelle
N'aie pas de doute, je ne serai pas cruelle
Tu es l'oiseau de l'espérance qui veille
Viens tourterelle, ne sois pas rebelle
Viens contre ma vie qui s'émerveille
Aie confiance, je ne troublerai pas l'étincelle
De ton génie pur qui me donne des ailes .
Nathalie Claus
Capusa
Le merle
Un oiseau siffle dans les branches
Et sautille gai, plein d’espoir,
Sur les herbes, de givre blanches,
En bottes jaunes, en frac noir.
C’est un merle, chanteur crédule,
Ignorant du calendrier,
Qui rêve soleil, et module
L’hymne d’avril en février.
Pourtant il vente, il pleut à verse ;
L’Arve jaunit le Rhône bleu,
Et le salon, tendu de perse,
Tient tous ses hôtes près du feu.
Les monts sur l’épaule ont l’hermine,
Comme des magistrats siégeant.
Leur blanc tribunal examine
Un cas d’hiver se prolongeant.
Lustrant son aile qu’il essuie,
L’oiseau persiste en sa chanson,
Malgré neige, brouillard et pluie,
Il croit à la jeune saison.
Il gronde l’aube paresseuse
De rester au lit si longtemps
Et, gourmandant la fleur frileuse,
Met en demeure le printemps.
Il voit le jour derrière l’ombre,
Tel un croyant, dans le saint lieu,
L’autel désert, sous la nef sombre,
Avec sa foi voit toujours Dieu.
A la nature il se confie,
Car son instinct pressent la loi.
Qui rit de ta philosophie,
Beau merle, est moins sage que toi !
Théophile Gautier
Capusa
Le crabe amoureux
Un crabe aimait une méduse
que l’éloquence du lourdaud
rendit bientôt toute confuse.
“Belle dolente entre deux eaux,
disait le crabe usant de ruse,
Soyez la Muse des Tourteaux !
Je jouerai de la cornemuse
et vous deviendrez sur les flots
le château d’eau où l’on s’amuse !”
Il offrait sa pince en cadeau.
“Pour te croire, dit le Méduse,
j’attendrai que tu sois manchot !”
Pierre Béarn
FAE
"Colin gardait un jour les vaches de son père ;
Colin n’avait pas de bergère,
Et s’ennuyait tout seul. Le garde sort du bois :
Depuis l’aube, dit-il, je cours dans cette plaine
Après un vieux chevreuil que j’ai manqué deux fois
Et qui m’a mis tout hors d’haleine.
Il vient de passer par là-bas,
Lui répondit Colin : mais, si vous êtes las,
Reposez-vous, gardez mes vaches à ma place,
Et j’irai faire votre chasse ;
Je réponds du chevreuil. – Ma foi, je le veux bien.
Tiens, voilà mon fusil, prends avec toi mon chien,
Va le tuer. Colin s’apprête,
S’arme, appelle Sultan. Sultan, quoiqu’à regret,
Court avec lui vers la forêt.
Le chien bat les buissons ; il va, vient, sent, arrête,
Et voilà le chevreuil… Colin impatient
Tire aussitôt, manque la bête,
Et blesse le pauvre Sultan.
A la suite du chien qui crie,
Colin revient à la prairie.
Il trouve le garde ronflant ;
De vaches, point ; elles étaient volées.
Le malheureux Colin, s’arrachant les cheveux,
Parcourt en gémissant les monts et les vallées ;
Il ne voit rien. Le soir, sans vaches, tout honteux,
Colin retourne chez son père,
Et lui conte en tremblant l’affaire.
Celui-ci, saisissant un bâton de cormier,
Corrige son cher fils de ses folles idées,
Puis lui dit : chacun son métier,
Les vaches seront bien gardées."
Jean-Pierre Claris de Florian
FAE
Bonjour et bon dimanche à tous !
Merci Capusa, de nous permettre de revisiter ce fabuliste.
"Né à : Sauve, Gard , le 06/03/1755
Mort(e) à : Sceaux, Hauts de Seine , le 13/09/1794
Jean-Pierre Claris de Florian est un auteur dramatique, romancier, poète et fabuliste.
Il perd sa mère très jeune, probablement à l'âge de deux ans. Familier du château de Sceaux, il est protégé de Voltaire (son oncle).
Élève de l'école royale d'artillerie de Bapaume, il sert dans le régiment des dragons de Penthièvre.
Il devient gentilhomme ordinaire de la cour du Duc à Paris et s'adonne à sa passion, la poésie.
En 1779, il publie sa première comédie écrite sur le mode des comédies italiennes ("Les Deux Billets"). En 1780, il fait jouer "Jeannot et Colin", pièce inspirée du conte de Voltaire. En 1782, il publie un poème satirique, "Voltaire et le serf du Mont-Jura".
Lauréat de l'Académie, le 6 mars 1788, Florian atteignit le sommet de sa gloire en y entrant, remplaçant le cardinal de Luynes. En 1792, il publie un recueil de 100 fables qui lui vaudront sa gloire posthume.
Florian a écrit, entre-autres plusieurs fables, presque aussi belles que celles de La Fontaine, des pièces de théâtre ainsi qu'une traduction de Cervantès.
Banni de Paris pendant la Révolution, il fut emprisonné sous la Terreur. En 1794, il est arrêté par le comité de sureté générale qui ne goûte guère son épitre dédicatoire de Numa Pompilius, écrit pour la reine Marie-Antoinette 8 années plus tôt.
Il échappera à la guillotine lors de la chute de Robespierre, puis relâché au 9 thermidor. Un an après il mourut des souffrances endurées pendant son emprisonnement, il avait alors 39 ans."
Capusa
Le grillon
Un pauvre petit grillon
Caché dans l'herbe fleurie
Regardait un papillon
Voltigeant dans la prairie.
L'insecte ailé brillait des plus vives couleurs ;
L'azur, la pourpre et l'or éclataient sur ses ailes ;
Jeune, beau, petit maître, il court de fleurs en fleurs,
Prenant et quittant les plus belles.
Ah! disait le grillon, que son sort et le mien
Sont différents ! Dame nature
Pour lui fit tout, et pour moi rien.
je n'ai point de talent, encor moins de figure.
Nul ne prend garde à moi, l'on m'ignore ici-bas :
Autant vaudrait n'exister pas.
Comme il parlait, dans la prairie
Arrive une troupe d'enfants :
Aussitôt les voilà courants
Après ce papillon dont ils ont tous envie.
Chapeaux, mouchoirs, bonnets, servent à l'attraper ;
L'insecte vainement cherche à leur échapper,
Il devient bientôt leur conquête.
L'un le saisit par l'aile, un autre par le corps ;
Un troisième survient, et le prend par la tête :
Il ne fallait pas tant d'efforts
Pour déchirer la pauvre bête.
Oh! oh! dit le grillon, je ne suis plus fâché ;
Il en coûte trop cher pour briller dans le monde.
Combien je vais aimer ma retraite profonde !
Pour vivre heureux, vivons caché.
Jean-Pierre Claris de Florian
