Protestataire

- 27 décembre 2022 10:35

Un matin, je décidai de protester énergiquement. C’en était fini de ma lâcheté, de ma veulerie, de mon indigne soumission devant les Faits.

J’avais jusqu’alors été une étudiante timide, une épouse modèle, une employée dévouée, une voisine courtoise et sans histoires. Je disais bonjour à tout le monde, même à des gens que je ne connaissais absolument pas et ne reverrais jamais, je n’oubliais jamais les étrennes du facteur, je rougissais quand mon époux remarquait que le potage était trop salé, je remerciais mes supérieurs chaque fois qu’ils me donnaient du travail supplémentaire…

Mais c’était fini. Du jour au lendemain, j’entrai dans les rangs des ronchonneurs et des protestataires. Mais, comme d’habitude, je mettais dans cette nouvelle orientation un zèle et une méticulosité hors du commun. J’avais été absolue dans le respect et la soumission : je décidai de protester absolument, contre tout, sans compromission.

Mon premier jour de protestation fut pour moi un jour de jouissance inouïe : j’envoyai paître tout le monde, y-compris mes enfants à l’heure du petit déjeuner que je refusai de leur servir. Ils me regardèrent avec des yeux ronds où l’on discernait une certaine inquiétude, voire de l’affolement. Mais je ne cédai pas, et les envoyai à l’école sans leur servir leurs abominables céréales au chocolat. (L’aîné eu la présence d’esprit de se servir et de servir son petit frère). « Et oust ! » Leur criai-je « débarrassez-moi le plancher et allez plutôt enquiquiner vos professeurs ! ».

Et ainsi de suite. J’envoyai paître mon mari qui me demandait où étaient rangées ses chaussettes, puis le facteur qui cru bien que j’allais le mordre. J’arrivai à mon travail avec une expression telle que la réceptionniste demanda des nouvelles de ma santé : « Qu’est-ce que ça peut vous foutre, misérable esclave ? » Lui rétorquai-je. Puis je passai dans mon bureau en faisant claquer la porte de toutes mes forces : mon Dieu ! Que c’était bon !

Une pile de dossiers m’attendait sur mon bureau : des dossiers déposés par Monsieur Milachon, qui ne perdait jamais une occasion de se décharger de son travail sur moi. Je pris la pile de dossiers, toquai à la porte de mon supérieur sadique et fainéant, et lui jetai les dossiers à la face. Quelle jouissance absolue !

Et maintenant ?

Maintenant, je n’ai plus de mari, plus de travail, plus d’enfants. Ma famille, devant mes justes protestations, n’a rien trouvé de mieux que de me faire interner. Ils m’ont rendu un grand service : à l’hôpital psychiatrique, on a tous les jours de quoi protester.

J’évite cependant de protester trop ouvertement : je ne voudrais pas qu’ils abusent de la camisole chimique. Mais je proteste intérieurement, et je continuerai jusqu’à la fin de mes jours.

Je suis une vraie protestataire, moi !

Texte de Françoise Campo
https://www.edilivre.com/textes-et-poemes-francoise-campo.html/

Protestataire

27 décembre 2022 10:35

Un matin, je décidai de protester énergiquement. C’en était fini de ma lâcheté, de ma veulerie, de mon indigne soumission devant les Faits.

J’avais jusqu’alors été une étudiante timide, une épouse modèle, une employée dévouée, une voisine courtoise et sans histoires. Je disais bonjour à tout le monde, même à des gens que je ne connaissais absolument pas et ne reverrais jamais, je n’oubliais jamais les étrennes du facteur, je rougissais quand mon époux remarquait que le potage était trop salé, je remerciais mes supérieurs chaque fois qu’ils me donnaient du travail supplémentaire…

Mais c’était fini. Du jour au lendemain, j’entrai dans les rangs des ronchonneurs et des protestataires. Mais, comme d’habitude, je mettais dans cette nouvelle orientation un zèle et une méticulosité hors du commun. J’avais été absolue dans le respect et la soumission : je décidai de protester absolument, contre tout, sans compromission.

Mon premier jour de protestation fut pour moi un jour de jouissance inouïe : j’envoyai paître tout le monde, y-compris mes enfants à l’heure du petit déjeuner que je refusai de leur servir. Ils me regardèrent avec des yeux ronds où l’on discernait une certaine inquiétude, voire de l’affolement. Mais je ne cédai pas, et les envoyai à l’école sans leur servir leurs abominables céréales au chocolat. (L’aîné eu la présence d’esprit de se servir et de servir son petit frère). « Et oust ! » Leur criai-je « débarrassez-moi le plancher et allez plutôt enquiquiner vos professeurs ! ».

Et ainsi de suite. J’envoyai paître mon mari qui me demandait où étaient rangées ses chaussettes, puis le facteur qui cru bien que j’allais le mordre. J’arrivai à mon travail avec une expression telle que la réceptionniste demanda des nouvelles de ma santé : « Qu’est-ce que ça peut vous foutre, misérable esclave ? » Lui rétorquai-je. Puis je passai dans mon bureau en faisant claquer la porte de toutes mes forces : mon Dieu ! Que c’était bon !

Une pile de dossiers m’attendait sur mon bureau : des dossiers déposés par Monsieur Milachon, qui ne perdait jamais une occasion de se décharger de son travail sur moi. Je pris la pile de dossiers, toquai à la porte de mon supérieur sadique et fainéant, et lui jetai les dossiers à la face. Quelle jouissance absolue !

Et maintenant ?

Maintenant, je n’ai plus de mari, plus de travail, plus d’enfants. Ma famille, devant mes justes protestations, n’a rien trouvé de mieux que de me faire interner. Ils m’ont rendu un grand service : à l’hôpital psychiatrique, on a tous les jours de quoi protester.

J’évite cependant de protester trop ouvertement : je ne voudrais pas qu’ils abusent de la camisole chimique. Mais je proteste intérieurement, et je continuerai jusqu’à la fin de mes jours.

Je suis une vraie protestataire, moi !

Texte de Françoise Campo
https://www.edilivre.com/textes-et-poemes-francoise-campo.html/

avatar
Avatar alain

alain

29 décembre 2022 09:47

https://invasions-poetiques.blog4ever.com/protestataire
On sait que sur le net circulent ce genre de texte , que chacun se les approprie on ne peut que s'en amuser , what else ?

Répondre·

Avatar Mau

Mau

28 décembre 2022 18:05

texte de Françoise Campo

Répondre·

Avatar Dany

Dany

28 décembre 2022 16:50

Françoise, vous avez écrit : il s'agissait juste d'ecrire un texte drôle.
Vous avez réussi ! 😁😄
Cela m'a amusé et, au passage, vous avez mis en avant certains us et habitudes modernes 😊.
Mais, et je connais le phénomène, c'est une discussion, donc chacun s'empare d'un élément qui lui parle et le développe à sa convenance.
Comme il est dit en littérature : les personnages échappent à leur auteur ! 😊

Répondre·

Avatar bern515

bern515

28 décembre 2022 12:15
savannah92 a écrit :
.. une bien triste conclusion qui devrait vous amener à réfléchir plus longuement sur la vie qui vous reste à parcourir ..
Sans rien ni personne à aimer .. en blessant ceux qui vous aiment ou vous apprécient .. est ce que c'est ça votre bonheur quotidien ? .. une "Tatie Danielle" ?? 😕

pourquoi protester puisque les hommes qui nous dirigent n'écoutent rien, il en va de mon directeur d'intermarché qui refait un magasin qui ne marche pas et une boulangerie où il n'y a pas de queue car il n'y a pas de clients
Pauvres protestataires

Répondre·

Avatar Bibracte

Bibracte

28 décembre 2022 10:41

Eh oui... on craque et alors la société se protège, normal...
Texte sympa,qui me fait penser aux CREQ de Bernard Werber.

Répondre·

Avatar Lionel102127

Lionel102127

28 décembre 2022 10:11

C'est excellemment écrit!
Souvent on entend parler révolution, mais personne ne bouge, par peur de tout perdre, comme le souligne le post.
Les râleux pestent juste pour faire comme le gros du troupeaux pour ne pas se faire traîter de moutons.
Mélenchon, le bélier de tête en est un triste exemple!

Répondre·

Avatar Dany

Dany

28 décembre 2022 08:12

... heu ... Milachon, faut y voir qui vous savez ? 😊😄

Répondre·

Avatar Dany

Dany

28 décembre 2022 08:01

Bien tourné, bien écrit, cohérent, avec une sorte de logique antilogique.
Du bon ! 😊😁

Répondre·

Avatar NSZ78

NSZ78

28 décembre 2022 07:35

Au premier degré, impensable mais au second, très amusant.
Rester soi même dans le respect de chacun. Une juste mesure et/où équilibré parfois difficile. Mais la nouvelle année qui s’annonce ne peut être que meilleure. Bonne année.

Répondre·

Avatar janine33

janine33

28 décembre 2022 07:25
nandocinqsix a écrit :
D'autres à votre place ; moi et nos cousins certainement, se disent révoltés, Cf Albert Camus ...
Voir ma réponse à propos de l'injustice qui me fait "sortir de mes gonds !"

La révolte , pour moi , c’est quand ma coupe est pleine . Alors je pars , sans retour possible .
Vous avez écrit un excellent commentaire sur «  sortir de ses gonds » qui a le mérite d’élever le sujet , et de nous faire progresser . Merci .

Répondre·

Avatar janine33

janine33

28 décembre 2022 06:40
Vieuxchat a écrit :
Ce texte se voulait ironique, certains ne l'ont pas compris...Mais je suis d'accord avec vous, notre gentillesse est souvent perçue pour de la faiblesse...On ne veut pas blesser les autres, on est serviable et quand on en a marre, on nous dit "Mais qu'est-ce qui t'arrive ?", ou "vous êtes malade ?"...

Je suis tout à fait d’accord avec vous . Car c’est un peu mon cas : plutôt gentille avec tout le monde , je suis fréquemment confrontée aux « abus de pouvoir » .
Je ne bâtis jamais sur du sable …

Répondre·

Avatar PIRLOUI

PIRLOUI

27 décembre 2022 14:41
Vieuxchat a écrit :
Ce texte se voulait ironique, certains ne l'ont pas compris...Mais je suis d'accord avec vous, notre gentillesse est souvent perçue pour de la faiblesse...On ne veut pas blesser les autres, on est serviable et quand on en a marre, on nous dit "Mais qu'est-ce qui t'arrive ?", ou "vous êtes malade ?"...

Je connais une personne qui a presque ce parcours .....et c'est du vécu .
Elle est seule dans une maison de retraite bien isolée à la campagne (dans le 78 )
Gloire et décadence..

Répondre·

Avatar Vieuxchat

Vieuxchat

27 décembre 2022 13:28

Ce texte se voulait ironique, certains ne l'ont pas compris...Mais je suis d'accord avec vous, notre gentillesse est souvent perçue pour de la faiblesse...On ne veut pas blesser les autres, on est serviable et quand on en a marre, on nous dit "Mais qu'est-ce qui t'arrive ?", ou "vous êtes malade ?"...

Répondre·

Avatar Pimaly

Pimaly

27 décembre 2022 13:14

👍😊 Z'avez bien raison, une bonne claque aux p'tites mauvaises odeurs !!!

Répondre·

Avatar PIRLOUI

PIRLOUI

27 décembre 2022 13:13

Sublime !

Répondre·