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Le monde :
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En 2020, les discours expliquant la pandĂ©mie de Covid-19 par des complots ont sĂ©duit des millions dâadeptes. Leur succĂšs tient moins Ă leur vĂ©racitĂ© quâĂ des ficelles rhĂ©toriques Ă©prouvĂ©es.
« Un plan pour pucer lâhumanitĂ© », « une stratĂ©gie pour nous museler », « un gĂ©nocide planifiĂ© de nos anciens »⊠Depuis le dĂ©but de lâannĂ©e, les thĂ©ories conspirationnistes prolifĂšrent, Ă lâimage de celles prĂ©sentĂ©es par le documentaire Ă succĂšs Hold-up en novembre, ou par son ersatz sorti en dĂ©cembre, Mal traitĂ©s.
Leur point commun ? Dénoncer une prétendue machination secrÚte expliquant la pandémie et désigner des responsables : le plus souvent Big Pharma, George Soros, Bill Gates, ou encore, en France, le gouvernement.
Malgré leur simplisme, ces discours manipulateurs parviennent à séduire. Voici quelques clés pour les reconnaßtre et ne pas tomber dans leurs piÚges.
1. Comment reconnaĂźtre les discours complotistes ?
Les thĂ©ories du complot prennent de nombreuses formes, mais, souvent, ce sont les mĂȘmes mĂ©canismes qui sont Ă lâĆuvre.
Une obsession pour ceux qui « tirent les ficelles »
« A qui profite le crime ? » « Quel est leur vĂ©ritable objectif ? » La pensĂ©e complotiste aime dĂ©busquer de grands manitous qui tireraient les ficelles dans lâombre. Ses productions dĂ©signent donc des responsables (de prĂ©fĂ©rence des ennemis politiques) et leur prĂȘtent un agenda cachĂ© malĂ©fique : gagner un maximum dâargent, prendre le pouvoir, contrĂŽler la population voire la rĂ©duire (comme Bill Gates, accusĂ© de projet gĂ©nocidaire).
Les adeptes de la mouvance QAnon sont ainsi persuadĂ©s quâil existe un complot pĂ©dosataniste au sein du parti dĂ©mocrate aux Etats-Unis, ainsi quâune conspiration dâune Ă©lite occulte visant Ă instaurer un « nouvel ordre mondial », aux contours flous et menaçants.
Cette pensĂ©e manichĂ©enne puise dans des scĂ©narios de films et de jeux vidĂ©o, comme Matrix. Mais elle fantasme le pouvoir dâune minoritĂ©. Ainsi, dans le cadre du Covid-19, elle rejette la responsabilitĂ© de la crise sanitaire sur le plus haut sommet de lâEtat, en occultant de multiples strates dâacteurs et en sous-estimant le poids de la bureaucratie et des organisations intermĂ©diaires, qui peuvent ĂȘtre dĂ©faillantes â au risque de passer Ă cĂŽtĂ© de la complexitĂ© du rĂ©el.
La négation du hasard
« Tout est liĂ©. » « Comme par hasard ! » « Quelle drĂŽle de coĂŻncidence⊠» « Reliez les points ! » ProcĂ©der par rapprochements, câest lâune des caractĂ©ristiques les plus importantes du schĂ©ma complotiste, pour qui chaque coĂŻncidence, chaque symbole â parfois un simple chiffre â trahit un complot gĂ©nĂ©ral.
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Bibracte
GĂO a Ă©crit :
Merci pour ce trĂšs long article visant Ă renvoyer dos Ă dos complotistes et anticomplotistes mais dont l'effet est de provoquer encore plus de confusion dans l'esprit des lecteurs. Mais c'est peut-ĂȘtre le but recherchĂ©!
Plus c'est long plus c'est bon, dit-on ! đ
SĂ©rieusement, le pluralisme est de plus en plus mis Ă mal (est-ce que c'est dĂ©jĂ ĂȘtre complotiste de penser celĂ ? )
Si passer pour un indĂ©cis ou un sceptique c'est risquer d'ĂȘtre taxĂ© de "complotiste " j'accepte ce prix volontier car c'est pas cher payĂ© pour garder son libre arbitre, et surtout pour ne pas se sentir honteux de l'exprimer.
Frédéric Lordon est ici magistral en ce sens qu'il peut pousser certains convaincus à réfléchir davantage, à hésiter avant d'acquiescer.
C'est déjà beaucoup.
Les commentaires qui suivent son analyse sont intéressants, certains excellents.
hervé Nono
Comme déjà proposé par ailleurs ,,,il ne faut pas chercher à savoir si il y a complot ou pas ,,,,car le complotisme est notre nature ,,,,
On peut juste repérer ci et là des abus de complotes,,,,comme il en existe pour les abus de situation dominante en économie,,,,,
Ăa câest intĂ©ressant de repĂ©rer comment ,,,,ça complote....đ
Bibracte
Si Hold-up nâavait pas existĂ©, les anticomplotistes lâauraient inventĂ©. Câest le produit parfait, le bloc de complotisme-Ă©talon en platine iridiĂ©, dĂ©posĂ© au Pavillon de Breteuil Ă SĂšvres. De trĂšs belles trouvailles, des intervenants dont certains ont passĂ© le 38e parallĂšle comme des chefs : une bĂ©nĂ©diction. AltĂ©rĂ©e cependant parce que, certes, on est content dâavoir raison et dâĂȘtre la rationalitĂ© incarnĂ©e, mais quand mĂȘme lâĂ©poque est sombre et on rit moins. La Terre plate et la Lune creuse, on veut bien, ça câest vraiment drĂŽle, mais QAnon beaucoup moins, ça fait de la politique, le cas Ă©chĂ©ant ça prend des armes ; aux fusils prĂšs et du train oĂč vont les choses on pourrait bientĂŽt avoir les mĂȘmes Ă la maison. Dâailleurs, on commence Ă les avoir. Pour lâheure il nâest question que de masques et de vaccins, ce qui nâest dĂ©jĂ pas rien, mais on sent bien que tous les autres sujets sont candidats. Ce quâon sent bien Ă©galement, câest le degrĂ© auquel le camp de la raison se voit lui-mĂȘme dĂ©muni, et lĂ©gĂšrement inquiet devant sa difficultĂ© Ă Ă©laborer des stratĂ©gies antidotes. Disons-le tout de suite, dans la disposition qui est la sienne, il nâest pas prĂšs dâen trouver la premiĂšre.
Dâune forme Ă lâautre (mais la mĂȘme)
Le torrent de commentaires quâa immĂ©diatement suscitĂ© la diffusion du documentaire est sans doute le premier signe qui trahit la fĂ©brilitĂ© â du temps a passĂ© depuis le mĂ©pris et les ricanements. Si encore il nây avait que la quantitĂ©. Mais il faut voir la « qualitĂ© ». Câest peut-ĂȘtre lĂ le trait le plus caractĂ©ristique de lâĂ©pisode « Hold-up » que toutes les rĂ©actions mĂ©diatiques ou expertes suscitĂ©e par le documentaire ne font que reconduire les causes qui lâont rendu possible. Les fortes analyses reprises Ă peu prĂšs partout ont dâabord fait assaut de savoirs professionnels par des professionnels : « la musique » â inquiĂ©tante (la musique complotiste est toujours inquiĂ©tante), le format « interviews dâexperts sur fond sombre » (le complotisme est sombre), « le montage » (le montage⊠monte ?). Câest-Ă -dire, en fait, les ficelles ordinaires, et grossiĂšres, de tous les reportages de M6, TF1, LCI, BFM, France 2, etc. Et câest bien parce que lâhabitude de la bouillie de pensĂ©e a Ă©tĂ© installĂ©e de trĂšs longue date par ces formats mĂ©diatiques que les spectateurs de documentaires complotistes ne souffrent dâaucun dĂ©paysement, se trouvent dâemblĂ©e en terrain formel connu, parfaitement rĂ©ceptifs⊠et auront du mal Ă comprendre que ce qui est standard professionnel ici devienne honteuse manipulation lĂ .
Complotistes ou décrypteurs ?
Mais les mĂ©dias ont passĂ© ce point dâinquiĂ©tude oĂč lâon sent bien quâon ne peut plus se contenter de la stigmatisation des cinglĂ©s. Lâurgence maintenant câest de comprendre â hĂ©las en partant de si loin, et avec si peu de moyens. Alors la science mĂ©diatique-complotologique pioche pour refaire son retard, et tout y passe. Il y a dâabord, nous dit trĂšs sĂ©rieusement Nicolas Celnik dans LibĂ©ration (lui aussi a compris quâil ne fallait plus se moquer, alors il Ă©crit une « Lettre Ă (son) ami complotiste »), que lâun des ressorts positifs des adeptes de complots vient de « lâimpression dâavoir dĂ©couvert ce qui devait rester cachĂ© ». Mais Nicolas Celnik sait-il que le vocable princeps de lâidĂ©ologie journalistique est « dĂ©crypter », ce qui, si lâon suit bien lâĂ©tymologie, signifie, prĂ©cisĂ©ment, mettre Ă dĂ©couvert ce qui Ă©tait cachĂ©. Il nâest pas un organe de presse qui ne sâenorgueillisse de ses « dĂ©cryptages ». Partout ce ne sont que « dĂ©crypteurs », dâailleurs Abel Mestre et Lucie Soullier qui consacrent un papier-fleuve dans Le Monde Ă sâinquiĂ©ter de la double Ă©pidĂ©mie de Covid et de thĂ©ories complotistes, dĂ©plorent que lâaudience de ces derniĂšres soit « devenue considĂ©rable, bien au-delĂ de celle des sites qui les dĂ©cryptent ».
Le décryptage autorisé a toujours consisté en cette forme particuliÚre de recryptage, mais ici tout à fait inconsciente
Ici le parallĂ©lisme manifestement inaperçu entre les Ăźlotes tentant de « dĂ©couvrir ce qui devrait rester cachĂ© » et lâaristocratie des « dĂ©crypteurs » se complique de ce que le dĂ©cryptage autorisĂ© nâa jamais rien dĂ©cryptĂ©, quâil a mĂȘme toujours consistĂ© en cette forme particuliĂšre de recryptage, mais ici tout Ă fait inconsciente, en quoi consiste le catĂ©chisme nĂ©olibĂ©ral. Il suffit dâĂ©couter un « dĂ©crypteur » livrer aux masses abruties quâil a la bontĂ© dâĂ©clairer le sens profond de la suppression de lâISF, de la rĂ©duction de la dette publique ou du dĂ©mantĂšlement du code du travail pour ĂȘtre au clair sur ce que « dĂ©crypter » signifie rĂ©ellement â Ă savoir voiler dans les catĂ©gories de la pensĂ©e nĂ©olibĂ©rale. « DĂ©crypter », câest avoir admis que les gueux ne se contentent plus dâune simple injonction, et entreprendre de leur en donner les bonnes raisons. Par exemple : « il faut supprimer lâISF sinon les cerveaux partiront » â lĂ câest dĂ©cryptĂ© ; « il faut rĂ©duire la fiscalitĂ© du capital pour financer nos entreprises » (tout est clair) ; « il faut fermer des lits pour que lâhĂŽpital soit agile » (dĂ©cryptage de qualitĂ© : qui voudrait dâun hĂŽpital podagre ou arthritique ? on comprend) ; « il faut rĂ©duire les dĂ©penses publiques pour ne pas laisser la dette Ă nos enfants » (clartĂ© Ă©conomique, clartĂ© morale), etc.
Câest trĂšs exaltant pour un journaliste de dĂ©crypter, ça donne un grand sentiment dâutilitĂ© sociale, câest comme une charitĂ© dĂ©mocratique. Les gueux ne pouvaient pas apercevoir tout ça, ça leur restait donc cryptĂ© â du coup on le leur dĂ©crypte. DĂ©crypter, câest faire comprendre aux intĂ©ressĂ©s ce quâon va leur faire, pourquoi câest nĂ©cessaire, et pourquoi câest bon pour eux. Et comme ils auront compris, ils seront contents â suppose-t-on. Si les malheureux dĂ©crypteurs savaient ce que donnerait quâon dĂ©crypte leurs dĂ©cryptages, ce quâon porterait au jour â les abysses de raisonnements indigents, dâidĂ©es reçues, de servilitĂ©s intellectuelles inconscientes, mais fiĂšrement portĂ©es en bandouliĂšres comme vĂ©ritĂ©s dâinitiĂ©s.
Les complotistes en tout cas ont parfaitement reçu le message du « dĂ©cryptage », Ă ceci prĂšs quâĂ force de sâentendre administrer par dâautres un sens inaperçu du monde qui les bousille en leur expliquant quâil est le meilleur possible, ils ont entrepris de sâen chercher un autre par eux-mĂȘmes. Ăa ne donne sans doute pas des rĂ©sultats bien fameux â mais Ă dĂ©crypteur, dĂ©crypteur et demi. Câest le « dĂ©cryptage » lui-mĂȘme qui, pour permettre aux journalistes de faire les entendus, a installĂ© lâidĂ©e quâil y avait quelque chose Ă aller chercher dessous. Les complotistes les prennent au mot, Ă ceci prĂšs que le quelque chose des dĂ©crypteurs Ă©tant toujours la mĂȘme chose, eux se mettent en devoir dâaller chercher autre chose.
Cérébroscopie des complotistes
Alors on va chercher pourquoi lâautodĂ©cryptage des gueux dĂ©crypte de travers. Ici la science complotologique est Ă son meilleur. Comme les sciences les plus avancĂ©es, elle isole des « effets ». Par exemple la physique connaĂźt « lâeffet Compton », « lâeffet Doppler », « lâeffet Einstein ». La complotologie, pour sa part dispose de lâeffet « millefeuille argumentatif ». Impossible dâouvrir un article sur Hold-up sans avoir Ă manger du millefeuille (argumentatif) â une feuille de vrai, une feuille de faux, une feuille de vrai⊠Un journaliste de Mediapart va plus loin et pose gravement la question : « pourquoi nos cerveaux sont-ils si permĂ©ables » (Ă lâaberration complotiste) ? « Nos » : pas de discrimination offensante. « Cerveaux » : parce que câest lĂ -dedans que ça se passe. La rĂ©ception du complotisme, câest une affaire « dans le cerveau ». Un psychologue social, dont la psychologie sociale nâa plus rien de social (mais câest la grande tendance de la psychologie sociale) saisit aussitĂŽt la perche du « cerveau » : comme une invitation faite aux sciences cognitives et Ă leur panacĂ©e explicative : le biais. Pourquoi le « cerveau » (des complotistes) erre-t-il ? Parce quâil est en proie Ă des biais (cognitifs) â marche aussi avec « pourquoi votre fille est muette » : elle est en proie Ă des biais (auditifs). AprĂšs le biais pĂątissier (celui du millefeuille â particuliĂšrement traĂźtre avec toute cette crĂšme, on ne sait plus si on mange des feuilles vraies ou des feuilles fausses), le biais de confirmation, puis le biais dâintentionnalitĂ© (Ă qui profite le crime ?), etc. De ce quâil y a des biais, il rĂ©sulte que la pensĂ©e nâest pas droite. Câest scientifique, on a bien avancĂ©.
Ă un moment cependant le psychologue social se souvient quâil y a « sociale » dans « psychologie sociale ». Et quâil y a des inĂ©galitĂ©s « assez Ă©normes dans les sociĂ©tĂ©s modernes ». Dont rĂ©sulte logiquement que le complotisme prospĂšre auprĂšs « des gens qui ont un plus faible degrĂ© dâĂ©ducation ». On le pressentait, mais câest quand mĂȘme plus satisfaisant quand câest Ă©tabli par la science. Attention toutefois, la science a ses complexitĂ©s : quand Macron pense que les « gilets jaunes » sont soutenus par les Russes, ou quand le sĂ©nateur PS François Patriat, Ă propos des mĂ©saventures de DSK en 2011, envisage « non pas la thĂ©orie du complot mais la thĂ©orie du piĂšge », il est impossible dây voir des bouffĂ©es complotistes, dâabord parce que François Patriat lâĂ©carte formellement, ensuite parce quâil est assez Ă©vident que nous avons affaire Ă des personnes qui nâont pas « un faible degrĂ© dâĂ©ducation ». Le complotisme, câest la pathologie cognitive des pauvres â on ne tardera sans doute pas Ă Ă©tablir que le jambon mouillĂ© a des effets pernicieux sur le cortex prĂ©frontal et, lĂ , la psychologie sociale sera pleinement sociale, ainsi que scientifique.
Les paroles institutionnelles en ruines
VoilĂ donc oĂč en est la « comprĂ©hension » du fait complotiste dans les mĂ©dias assistĂ©s de leurs experts satellites. DâoĂč naĂźt irrĂ©sistiblement un dĂ©sir de comprĂ©hension de cette « comprĂ©hension », ou plutĂŽt de cette incomprĂ©hension, de cette comprĂ©hension tronquĂ©e sur lâessentiel. En rĂ©alitĂ©, que la formation des opinions reprenne toute libertĂ©, pour le meilleur et pour le pire, quand lâautoritĂ© des paroles institutionnelles est Ă terre, ça nâa pas grand-chose de surprenant. Mais pourquoi lâautoritĂ© des paroles institutionnelles est-elle Ă terre ? Câest la question Ă laquelle les paroles institutionnelles ont le moins envie de rĂ©pondre. On les comprend : lâexamen de conscience promet dâĂȘtre douloureux, autant sâen dispenser â et maintenir le problĂšme bien circonscrit au cerveau des complotistes.
Mais pourquoi lâautoritĂ© des paroles institutionnelles est-elle Ă terre ? Câest la question Ă laquelle les paroles institutionnelles ont le moins envie de rĂ©pondre
Câest que lâautoritĂ© des paroles institutionnelles nâa pas Ă©tĂ© effondrĂ©e du dehors par quelque choc exogĂšne adverse : elle sâest auto-effondrĂ©e, sous le poids de tous ses manquements. Ă commencer par le mensonge des institutions de pouvoir. Les institutions de pouvoir mentent. Mediator : Servier ment. DĂ©pakine : Sanofi ment. Bridgestone : Bridgetsone ment. 20 milliards de CICE pour crĂ©er un million dâemplois : le Medef ment. Mais aussi : Lubrizol, les pouvoirs publics mentent ; nuclĂ©aire, tout est sĂ»r : les nuclĂ©ocrates mentent. Loi de programmation de la recherche : Vidal ment (mais Ă un point extravagant). Violences policiĂšres, alors lĂ , la fĂȘte : procureurs, prĂ©fecture, IGPN, ministres, prĂ©sident de la RĂ©publique, tout le monde ment, et avec une obscĂ©nitĂ© resplendissante qui ajoute beaucoup. Covid : hors-concours.
Le capitalisme nĂ©olibĂ©ral a dĂ©chaĂźnĂ© les intĂ©rĂȘts les plus puissants, or lĂ oĂč les intĂ©rĂȘts croissent, la vĂ©ritĂ© trĂ©passe. Câest quâil faut bien accommoder la contradiction entre des politiques publiques forcenĂ©es et lâeffet quâelles font aux gens. Or pour combler ce genre dâĂ©cart, quand on a dĂ©cidĂ© de ne pas toucher aux causes de lâĂ©cart, il nây a que le secours des mots. Alors on arrose gĂ©nĂ©reusement avec du discours. Au dĂ©but on fait de la « pĂ©dagogie », on « dĂ©crypte ». Et puis quand le dĂ©cryptage ne marche plus, il ne reste plus quâĂ mentir â Ă soutenir que ce qui est nâest pas (« la police rĂ©publicaine ne se cagoule pas, elle agit Ă visage dĂ©couvert »), ou que ce qui nâest pas est (on ferme des lits pour amĂ©liorer lâaccueil des malades). Quand il nâest pas pure et simple rĂ©pression, le nĂ©olibĂ©ralisme finissant nâest plus quâune piscine de mensonge. Nous baignons lĂ -dedans. Câest devenu une habitude, et en mĂȘme temps on ne sây habitue pas. Vient forcĂ©ment le moment oĂč lâautoritĂ© de la parole institutionnelle sâeffondre parce que lâĂ©cart entre ce quâelle dit et ce que les gens expĂ©rimentent nâest plus soutenable dâaucune maniĂšre.
Alors ça part en glissement de terrain, et tout sâen va avec, notamment les mĂ©dias dâaccompagnement, prĂ©cisĂ©ment parce quâils auront accompagnĂ©, trop accompagnĂ©, pendant trop longtemps. Ils auront tant rĂ©pĂ©tĂ©, tant ratifiĂ©, se seront tant empressĂ©s. Les complotistes voient lâesprit critique de la presse se rĂ©armer dans la journĂ©e mĂȘme de la parution dâun documentaire. Mais, en matiĂšre dâesprit critique, ils se souviennent aussitĂŽt des interviews de LĂ©a SalamĂ©, de Macron interrogĂ© par TF1-France2-BFM, de la soupe servie Ă la louche argentĂ©e, de la parole gouvernementale outrageusement mensongĂšre mais jamais reprise comme telle, ils se souviennent de deux mois dâoccultation totale des violences policiĂšres contre les « gilets jaunes », ils se souviennent du journalisme de prĂ©fecture qui a si longtemps dĂ©bitĂ© tels quels les communiquĂ©s de Beauvau, certifiĂ© lâenvahissement de la SalpĂȘtriĂšre par des casseurs. Certains mĂ©dias protestent : « câest injuste, nous sommes en train de changer, nous avons vu, nous en parlons maintenant, nous envoyons des grands reporters sur les ronds-points, nous avons Ă cĆur de reprendre (prendre) contact avec la vie des gens ». Sans doute, mais câest tellement tard, tellement trop tard. Car ça fait des dĂ©cennies que ça dure. Trente, quarante ans dâaccompagnement, dâoccultations sĂ©lectives â mĂȘme pas par mauvais geste : par simple cĂ©citĂ© â, de leçons faites, il faut sâadapter, il faut ĂȘtre compĂ©titif, il faut accepter des sacrifices, lâEurope est notre avenir, vous ne voulez tout de mĂȘme pas que La-France sorte de la mondialisation ? Câest long trente ans Ă ce rĂ©gime, pendant que le chĂŽmage, la prĂ©caritĂ©, les inĂ©galitĂ©s, les suicides et les services publics explosent. Ăa en fait du travail de sape dans les esprits.
En fait câest trĂšs simple : pourquoi les paroles institutionnelles sâeffondrent-elles ? Parce que, dans le temps mĂȘme oĂč elles prĂ©sidaient au dĂ©labrement de la sociĂ©tĂ©, elles auront, chacune dans leur genre, ou trop menti, ou trop couvert, ou trop laissĂ© passer, ou trop regardĂ© ailleurs, ou trop lĂ©chĂ©, que ça sâest trop vu, et quâĂ un moment, ça se paye. Le complotisme en roue libre, câest le moment de lâaddition. Il faut vraiment ĂȘtre journaliste, ou expert de Conspiracy Watch pour ne pas voir ça. Trente ans de ruine Ă petit feu de lâautoritĂ© institutionnelle, et puis un beau jour, lâimmeuble entier qui sâeffondre : le discrĂ©dit. Mais normalement on sait ça : le crĂ©dit dĂ©truit, ne se reconstruit pas rapidement. Maintenant, il y a les ruines, et il va falloir faire au milieu des gravats pour un moment. On comprend que la plupart des mĂ©dias, qui comptent au nombre des gravats, ne se rĂ©solvent pas Ă regarder le tableau. Câest bien pourquoi il fallait faire aussitĂŽt un hold-up sur Hold-up : pour en fixer la « comprĂ©hension », et quâelle ne sâen aille surtout pas ailleurs.
Rééducation et bienveillance
En attendant, la soupe est renversĂ©e et on a les complotistes sur les bras. Comment faire ? On a compris que lâheure de les traiter de cinglĂ©s Ă©tait passĂ©e et quâil urge de trouver autre chose pour endiguer la marĂ©e. Mais quoi ? Dans lâimmĂ©diat, pas grand-chose hĂ©las, en tout cas pas ça. Il va falloir se faire Ă lâidĂ©e que la ruine des constructions de longue pĂ©riode, comme le crĂ©dit fait Ă la parole institutionnelle, ne se rĂ©pare que par des reconstructions de longue pĂ©riode (par exemple, la destruction prĂ©sente de la chaĂźne Ă©ducation-recherche prendra des dĂ©cennies Ă ĂȘtre surmontĂ©e). Tant que la phalange anticomplotiste continuera dâapparaĂźtre telle quâelle est, câest-Ă -dire soudĂ©e au bloc des pouvoirs, le crĂ©dit de lâensemble restera Ă zĂ©ro. En rĂ©alitĂ©, tant que la masse « mĂ©dias » ne se fragmentera pas, tant que ne sâen dĂ©tachera pas une fraction significative, qui rompe avec la position globale de ratification de lâordre nĂ©olibĂ©ral et de dĂ©fĂ©rence Ă lâendroit de tous ses pouvoirs, les clients du complotisme continueront de nây voir quâun appareil homogĂšne de propagande â et dâaller chercher « ailleurs ». Les gens ne vont chercher un « ailleurs » au-dehors que lorsque le champ institutionnel a Ă©chouĂ© Ă amĂ©nager un « ailleurs » au-dedans. Mais quel aggiornamento, quelles rĂ©visions dĂ©chirantes, cette rupture, maintenant, ne suppose-t-elle pa
Pour lâheure, incapable, la parole autorisĂ©e cherche fĂ©brilement quelque autre ressource â mais forcĂ©ment au voisinage de ses formes de pensĂ©e invĂ©tĂ©rĂ©es. IdĂ©e de gĂ©nie et redĂ©ploiement pĂ©dagogique : on va aller leur parler. Mais gentiment cette fois. On va leur Ă©crire des lettres, en leur disant quâils sont nos amis â câest donc la version LibĂ©ration. Il y a celle du Monde. Si lâambiance gĂ©nĂ©rale nâĂ©tait pas si flippante, ce serait Ă se rouler par terre de rire. Tout y est. On va chercher ValĂ©rie Igounet de Conspiracy Watch â on avait lâhabitude jusquâici de Rudy Reichstadt mais lui est trop Ă©pais, câĂ©tait lâanticomplotisme premiĂšre maniĂšre, maintenant on ne peut plus le sortir. Dans la saison 2, ça donne : « Il faut rĂ©futer par des faits, dĂ©crypter, mais sans ĂȘtre dans lâaccusation ou la moquerie ». VoilĂ la solution : tout dans lâonctueux, lâhumain et la bienveillance â on est excellemment partis. « On est sur un fil », ajoute quand mĂȘme lâexperte dans un souffle. Tu lâas dit ValĂ©rie.
Tristan MendĂšs-France, lui, explique Ă peu de choses prĂšs quâon a le stock des zinzins sur les bras et quâavec eux, câest foutu, il faudra faire avec. Mais que tout notre effort doit aller Ă enrayer les nouveaux recrutements : « il faut viser les primo-arrivants, faire de la prĂ©vention ». ValĂ©rie Igounet a dĂ©jĂ commencĂ© : elle mĂšne, nous explique Le Monde, « de nombreux ateliers avec lâObservatoire du complotisme auprĂšs dâenfants » â il faut prendre les « primo-arrivants » de loin. Tout le problĂšme de lâanticomplotisme, câest quâil peut prononcer lâĂąme claire une phrase pareille qui, normalement, devrait faire froid dans le dos. Quâon nâaille pas croire Ă une embardĂ©e individuelle : câest la ligne gĂ©nĂ©rale. Le nouvel expert gyroscopique â il tourne sur Ă peu prĂšs tous les mĂ©dias, France Culture, Le Monde, Regards â, Thomas Huchon, pense Ă©galement quâil faut « faire de lâĂ©ducation aux mĂ©dias (âŠ) en gros de la prĂ©vention pour vacciner contre lâĂ©pidĂ©mie de âfake newsâ ». On se croirait au point de presse de JĂ©rĂŽme Salomon, et ça nâest pas un hasard. Car câest cela quâon trouve dans une tĂȘte dâanticomplotiste : des images de bacilles, de prophylaxie et de cordon sanitaire. De politique ? Aucunement. Ăa nâest pas une affaire de politique, ou de discours politique : câest une affaire mĂ©dicale.
On voit dâici Ă quoi pourra ressembler « lâĂ©ducation », ou plutĂŽt la rééducation, aux mĂ©dias. Lâessentiel est que lâanalyse du complotisme soit ramenĂ©e Ă son cadre : dâun cĂŽtĂ© le pathologique, de lâautre le pĂ©dagogique. Et puis, dans le camp-Ă©cole rĂ©amĂ©nagĂ©, les Ă©ducateurs, nous est-il dĂ©sormais garanti, seront pleins dâempathie et dâĂ©coute : « la diffusion du complotisme, conclut lâarticle du Monde, pose un dĂ©fi Ă une multitude dâacteurs qui doivent plus que jamais prendre le temps dâexpliquer, de dĂ©montrer, sans ostraciser ni caricaturer ». De ne rien comprendre Ă ce point, câen est extravagant. Finalement, rien nâa bougĂ© dâun iota, le complotisme a encore de beaux jours devant lui. On se croirait revenu dans Tintin au Congo, mais oĂč on aurait rappelĂ© les missionnaires pour leur faire faire une UV de psycho avant de les renvoyer sur le terrain : « Nous nâĂ©conomiserons ni notre patience ni notre bontĂ© pour vous faire apercevoir que les esprits de la forĂȘt nâexistent pas. Puisque ce qui existe, câest Dieu ».
Frédéric Lordon