Alain Bentolila : « Cela fait quarante ans que la formation des maîtres se casse la figure »

- 4 septembre 2023 12:46


ENTRETIEN. Le linguiste spécialiste de l’apprentissage de la lecture analyse sans concession la situation de l’école, à l’aube de la rentrée scolaire.

Il n'y a pas que l'interdiction de l'abaya qui secoue cette rentrée scolaire 2023-2024. La création d'une heure de soutien en 6e, le projet de raccourcir les vacances scolaires d'été ainsi que le niveau de formation des professeurs alimentent aussi le débat public. Le linguiste Alain Bentolila, spécialiste de l'apprentissage du langage et de la lecture, livre ici son analyse. Attention, ça va cogner!

⚫ Le Point: Il y a un grand brouhaha au sujet de la rentrée scolaire. Pourquoi l'école suscite-t-elle autant de passions?

- Alain Bentolila: J'observe deux raisons. La première est que les résultats internationaux que nous recevons sont inquiétants, notamment en matière de compréhension écrite. Nos élèves de CM1 et CM2 ont des difficultés majeures à comprendre ce qu'ils lisent. Non seulement les textes de littérature– les «histoires» – mais aussi les énoncés des différentes disciplines, comme les mathématiques. Ce constat inquiète les parents. Ils considèrent que l'école n'est pas capable de former des lecteurs!
L'autre raison relève davantage de la dangerosité du contexte environnant. Les parents savent que leurs enfants sont confrontés à des menteurs, des manipulateurs et des faux prophètes sur les réseaux sociaux. Ceux-ci risquent de les conduire sur des voies dangereuses. Quel lien avec l'école? Si l'école n'est pas capable de développer l'esprit critique et analytique face à des discours et des textes, leurs enfants se retrouvent vulnérables face à ces dangers. La vulnérabilité est un mot qui revient dans énormément de sondages et de questions auprès des parents.

⚫ LP : Il y aura une nouveauté à la rentrée: la suppression de l'heure hebdomadaire de technologie chez les élèves de 6e au profit d'une heure de soutien ou d'approfondissement en français ou en mathématiques. Va-t-on dans la bonne direction?

- AB : Ajouter une heure de mathématiques ou de français à l'aveugle donne bonne conscience à tout le monde, mais cela ne sert à rien! Entre le CM2 et la 6e, nous perdons 15% à 20% des élèves, qui sont envoyés dans des voies de garage, comme la Segpa. Certains suivront plus tard des enseignements professionnels. Non pas parce qu'ils le veulent, mais parce qu'on constatera qu'ils ne peuvent pas faire grand-chose d'autre.
Comment expliquer, en partie, ce décrochage? Les enfants passent d'un maître polyvalent à des professeurs dans chacune des disciplines du collège. Problème: ils n'ont pas été formés pour comprendre les textes disciplinaires. Dit autrement: nous ne formons pas assez bien les élèves à lire et à comprendre un énoncé de mathématiques, un texte de sciences naturelles, un texte d'histoire… C'est cela qu'il faudrait travailler. Et ce n'est pas avec une heure de mathématiques ou de français supplémentaire que nous y parviendrons.

⚫ LP : Que faut-il faire ?

- AB : Il faut évaluer les compétences des élèves de CM2, en français et en mathématiques, autour du mois de février. Pendant les cinq mois d'école qui restent, il faut instaurer trois heures par semaine de perfectionnement. Pour les élèves les plus fragiles, il faut mettre en place une pédagogie différenciée pour combler leurs lacunes, de sorte que le passage vers le collège se fasse avec une chance raisonnable de réussite. C'est l'expérimentation que nous conduisons dans le 19e arrondissement de Paris et dans l'académie d'Amiens.

⚫ LP : Emmanuel Macron voudrait que les élèves en difficulté puissent faire leur rentrée dès le 20août pour bénéficier d'un rattrapage. Qu'en pensez-vous?

- AB : Pour quoi faire? Des exercices à la louche? Qui sont ces élèves, pourquoi eux et pas les autres? Pourquoi les «sanctionner» en leur retirant des vacances, à eux et pas aux autres?

⚫ LP : Pour vous le problème est plus profond…

- AB : Derrière tout cela, il y a l'immense trou noir de la formation des maîtres! Nous osons les recruter après seulement une demi-heure d'entretien! Qu'est-ce que c'est que ces maîtres, à bac +5, quine connaissent pas la différence entre un attribut et une épithète? Qu'est-ce que c'est que ces maîtres qui ne savent pas les mécanismes de la soustraction et de la multiplication?
Cela fait quarante ans que la formation des maîtres se casse la figure. Quarante ans qu'aucun ministre de l'Éducation nationale n'a le courage d'affronter cette question. Je ne m'y résigne pas. Je ne veux pas que nous ayons un peuple soumis. Des enfants mal formés sont des enfants voués à la soumission.

Propos recueillis par Kévin Badeau - Le Point, 03/09/2023

Alain Bentolila : « Cela fait quarante ans que la formation des maîtres se casse la figure »

4 septembre 2023 12:46


ENTRETIEN. Le linguiste spécialiste de l’apprentissage de la lecture analyse sans concession la situation de l’école, à l’aube de la rentrée scolaire.

Il n'y a pas que l'interdiction de l'abaya qui secoue cette rentrée scolaire 2023-2024. La création d'une heure de soutien en 6e, le projet de raccourcir les vacances scolaires d'été ainsi que le niveau de formation des professeurs alimentent aussi le débat public. Le linguiste Alain Bentolila, spécialiste de l'apprentissage du langage et de la lecture, livre ici son analyse. Attention, ça va cogner!

⚫ Le Point: Il y a un grand brouhaha au sujet de la rentrée scolaire. Pourquoi l'école suscite-t-elle autant de passions?

- Alain Bentolila: J'observe deux raisons. La première est que les résultats internationaux que nous recevons sont inquiétants, notamment en matière de compréhension écrite. Nos élèves de CM1 et CM2 ont des difficultés majeures à comprendre ce qu'ils lisent. Non seulement les textes de littérature– les «histoires» – mais aussi les énoncés des différentes disciplines, comme les mathématiques. Ce constat inquiète les parents. Ils considèrent que l'école n'est pas capable de former des lecteurs!
L'autre raison relève davantage de la dangerosité du contexte environnant. Les parents savent que leurs enfants sont confrontés à des menteurs, des manipulateurs et des faux prophètes sur les réseaux sociaux. Ceux-ci risquent de les conduire sur des voies dangereuses. Quel lien avec l'école? Si l'école n'est pas capable de développer l'esprit critique et analytique face à des discours et des textes, leurs enfants se retrouvent vulnérables face à ces dangers. La vulnérabilité est un mot qui revient dans énormément de sondages et de questions auprès des parents.

⚫ LP : Il y aura une nouveauté à la rentrée: la suppression de l'heure hebdomadaire de technologie chez les élèves de 6e au profit d'une heure de soutien ou d'approfondissement en français ou en mathématiques. Va-t-on dans la bonne direction?

- AB : Ajouter une heure de mathématiques ou de français à l'aveugle donne bonne conscience à tout le monde, mais cela ne sert à rien! Entre le CM2 et la 6e, nous perdons 15% à 20% des élèves, qui sont envoyés dans des voies de garage, comme la Segpa. Certains suivront plus tard des enseignements professionnels. Non pas parce qu'ils le veulent, mais parce qu'on constatera qu'ils ne peuvent pas faire grand-chose d'autre.
Comment expliquer, en partie, ce décrochage? Les enfants passent d'un maître polyvalent à des professeurs dans chacune des disciplines du collège. Problème: ils n'ont pas été formés pour comprendre les textes disciplinaires. Dit autrement: nous ne formons pas assez bien les élèves à lire et à comprendre un énoncé de mathématiques, un texte de sciences naturelles, un texte d'histoire… C'est cela qu'il faudrait travailler. Et ce n'est pas avec une heure de mathématiques ou de français supplémentaire que nous y parviendrons.

⚫ LP : Que faut-il faire ?

- AB : Il faut évaluer les compétences des élèves de CM2, en français et en mathématiques, autour du mois de février. Pendant les cinq mois d'école qui restent, il faut instaurer trois heures par semaine de perfectionnement. Pour les élèves les plus fragiles, il faut mettre en place une pédagogie différenciée pour combler leurs lacunes, de sorte que le passage vers le collège se fasse avec une chance raisonnable de réussite. C'est l'expérimentation que nous conduisons dans le 19e arrondissement de Paris et dans l'académie d'Amiens.

⚫ LP : Emmanuel Macron voudrait que les élèves en difficulté puissent faire leur rentrée dès le 20août pour bénéficier d'un rattrapage. Qu'en pensez-vous?

- AB : Pour quoi faire? Des exercices à la louche? Qui sont ces élèves, pourquoi eux et pas les autres? Pourquoi les «sanctionner» en leur retirant des vacances, à eux et pas aux autres?

⚫ LP : Pour vous le problème est plus profond…

- AB : Derrière tout cela, il y a l'immense trou noir de la formation des maîtres! Nous osons les recruter après seulement une demi-heure d'entretien! Qu'est-ce que c'est que ces maîtres, à bac +5, quine connaissent pas la différence entre un attribut et une épithète? Qu'est-ce que c'est que ces maîtres qui ne savent pas les mécanismes de la soustraction et de la multiplication?
Cela fait quarante ans que la formation des maîtres se casse la figure. Quarante ans qu'aucun ministre de l'Éducation nationale n'a le courage d'affronter cette question. Je ne m'y résigne pas. Je ne veux pas que nous ayons un peuple soumis. Des enfants mal formés sont des enfants voués à la soumission.

Propos recueillis par Kévin Badeau - Le Point, 03/09/2023

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Avatar janine33

janine33

4 septembre 2023 14:39

4 septembre 2023 16:36
Cet été , j’ai « fait lire » mes petits enfants CP et CE1 , quand j’énonce «fait lire » , c’était plutôt , lecture partagée , une ligne toi, une ligne moi …
Résultat très poussif , déchiffrage délicat , quant au sens des mots …les mots «campagne », «campagnard », leur étaient inconnus .
Nous avons joué avec des lotos de fruits et légumes . Ça allait bien . Par contre , ils étaient très pointus sur les étoiles . Je leur ai demandé comment ils avaient appris tout ça . La réponse a été , parceque mon papa me l’a expliqué .
J’en ai conclu que les enfants ont besoin que leurs parents mettent la main à la pâte et s’impliquent dans leurs acquisitions scolaires .
C’est pour faire plaisir à leurs parents que les élèves font des efforts .

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Avatar hervé Nono

hervé Nono

4 septembre 2023 14:22

Ça doit être un yakafaucon du snes-sup
A voir comme il gueule sur Macron ,,,

Si les profs sont déjà un peu plus avec les élèves au lieu d’être En formation ou stages ou ou ou ,,,ailleurs quoi 😶

Déjà ça irait mieux

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Avatar colette

colette

4 septembre 2023 14:02

très juste .J'ai eu parfois des élèves en 6ème qui savaient à peine lire et écrire Il y a eu la diminution des heures de français de 6 h à 5 h .Voir aussi ce qu'on demande au Brevet des Collèges et la façon dont c'est corrigé etc etc

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Avatar coquelourde

coquelourde

4 septembre 2023 12:58

tant qu'on ne comprendra pas que pour un résultat positif il faut travailler ! Il n'y a pas qu'à l'école que bien des choses doivent être changées, il faut responsabiliser les parents. Avoir des enfants signifie qu'on aura à passer du temps à s'occuper d'eux, leur apprendre "la vie", ne pas passer son temps devant son tél, y coller aussi l'enfant pour avoir la paix.

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