"Emmanuel Macron saisi par la débauche de la téléréalité"

- 17 décembre 2021 11:05

par Antoine Perraud
16 décembre 2021


Sur TF1, le président de la République s’est arrogé le droit de tout récapituler, pour son bon peuple et en vue d’une saison 2. La ficelle était si grosse que l’émission, « Où va la France ? », permit au corps électoral de comprendre où les menait ce beau parleur.

Lui arrive-t-il d’être vrai ? Oui, par effraction, sans le faire exprès, pendant quelques secondes à chaque fois. Ce fut, mercredi 15 décembre 2021, sur TF1, de 21 h 08 à 23 heures, assez vite le cas, hélas pour lui !

Tout avait bien commencé, sous les ors de la salle des fêtes refaite – adieu les lourdes tentures rouges gaulliennes, vivent les dorures dignes des monarchies pétrolières du Golfe. On devine qu’en Arabie saoudite, Emmanuel Macron, qui ne coupe pas les cheveux en quatre, cause aussi décoration avec le prince héritier Mohammed ben Salmane, qui coupe les journalistes en huit.

Notre Magistrat Suprême doré sur tranche avait reçu, pour commencer, les formules de politesse boursouflées des deux journalistes de service, Darius Rochebin et Audrey Crespo-Mara : « Monsieur le président » par ci, « Monsieur le président par là ». « En même temps », ainsi qu’on le dit trop souvent depuis bientôt cinq ans – comme le temps passe –, les fauteuils étaient les mêmes pour tout le monde. Il est très rare qu’un chef d’État, sous la Ve République, renonce à cet apanage exaltant sa hauteur symbolique jusqu’en son séant : un siège plus imposant que celui de la piétaille venue le questionner.

La seule différence était discrètement « genrée » (comme on dit de nos jours) : sur son guéridon, à portée de main, la dame avait un verre unique ; ces messieurs en avaient deux. Passons.

Emmanuel Macron, donc, tout à son aise, avait commencé par pérorer, en Épidémiologiste-Conducător : « Celui qui dicte le rythme et les règles, c’est le virus » (sous-entendu : le seul maître des horloges que je me reconnaisse). Ou encore, histoire de prouver – prouver, c’est toute sa vie – que le rythme ternaire n’a pas de secret pour lui : « Vacciner, vacciner, vacciner. »
Tout se passait bien, le président présidait à nos destinées (« J’invite tout le monde à prendre rendez-vous » – il s’agissait donc toujours de piquouzes), tout en présidant à l’entretien, puisqu’il enchaînait lui-même les réponses et les questions : « Il faut le faire, pourquoi ? »
Il s’était réjoui du passe sanitaire avec un sourire carnassier à peine contenu : « On a ce contrôle qui est établi. » Ses questionneurs, qui avaient promis « une objectivité de fer », faisaient preuve d’une déférence de bronze. Sûr de n’être point inquiété, notre Altissime Président avait enchaîné – faites ce que je dis mais pas ce que je fais – sur les gestes barrières : « Dans les salons [N.B. avec ou sans perruque, rubans et talons rouges ?], il faut éviter les moments les plus risqués. »

Il avait passé l’obstacle des pénuries de masques du printemps 2020, en faisant semblant de confondre cette question avec celle du premier confinement, que personne n’avait pu éviter dans le monde. Il avait lâché un « je crois qu’il faut beaucoup d’humilité », qui valait message aux journalistes : baissez d’un ton dans vos questions.
Il avait lâché une phrase idiote, sans doute pour faire « peuple » : « Facile de gagner le tiercé avec le résultat des courses ! » On sentait là le lecteur fervent de Paul Ricœur (Histoire et vérité, Philosophie de la volonté – 2 tomes).

Il s’était cité, tout enivré de lui-même : « Comme je le disais, nous sommes comme dans une situation de guerre. » Il avait causé ainsi qu’on gazouille (tweete) : « La difficulté, c’est l’épuisement et un peu la perte de sens. » Enfin, notre Président Thaumaturge avait expectoré une nouvelle devise nationale : « Libérer, protéger, unifier. »
Tout baignait. Du haut de cette salle des fêtes, un lustre (à savoir cinq ans : c’est toujours un quinquennat de pris) nous contemple.

Et puis patatras ! Par sa faute. Il est apparu tel qu’en lui-même l’éternité de la politique ne saurait le changer.
C’était au sujet de l’affaire Benalla, son garde du corps un rien voyou surpris à castagner, déguisé en pandore, la canaille contestatrice place de la Contrescarpe à Paris. La régie de TF1 venait de passer un document ahurissant, filmé le 24 juillet 2018 à la Maison de l’Amérique latine, dans le faubourg Saint-Germain. Le président de la République y hurlait : « S’ils veulent un responsable, qu’ils viennent le chercher. »
Emmanuel Macron y parlait de lui à la troisième personne du singulier (ce que n’a pas compris le journaliste qui retint « me chercher » dans sa question), fou de rage, la voix montant dans les aigus. C’était Claude Rich dans Victor ou Les enfants au pouvoir. C’était même L’Ecclésiaste : « Malheur au pays dont le roi est un enfant et dont les princes ont mangé dès le matin. »
Comme dit désormais notre belle jeunesse de France : ça la foutait mal. Or, que fit Emmanuel Macron ? Il persévéra. Il plaça un bon mot si préparé qu’il fit flop : « C’était une affaire d’été, pas une affaire d’État. » Notre Président Cyclopéen veut à la fois défendre la raison d’État et satiriser comme Le Canard enchaîné. Qui dira jamais les ravages du « en même temps » ?...
Non content de faire le malin, il s’enferra joliment : « Un collaborateur est attaqué », osa-t-il, à propos de son garde du corps qui avait donc cogné sans ménagement sur le pavé des protestataires désarmés. La France entière se gaussait d'ores et déjà d’un tel culot d’acier – parfait pendant de l’objectivité de fer et de la déférence de bronze en vigueur –, quand le président déboussolé débita sa sornette : Benalla « n’a pas été protégé au-delà de ce qu’il devait être ».

C’est alors que ceux qui n’avaient pas encore compris saisirent l’ampleur de l’imposture. Ce président mentait. À la manière d’un galopin. C’est littéralement plus fort que lui. Sa force, c’est de n’en avoir pas. Privé de conviction, il croit pouvoir convaincre. Sans identité, il les adopte toutes.
Ah ! l’orgueil du Teflon ! Mais l’artifice était détecté. À partir de ces feintises manquées, de ces fichues menteries concernant Benalla, chacun sut à quoi s’en tenir. Il suffisait de prendre sa rhétorique à rebrousse-poil, de retourner chaque mot comme un gant, et nous découvrions le fond, non pas de sa pensée mais de sa dissimulation permanente.

Quand il dit « votre serviteur » en parlant de lui, il pense très fort, en serrant mentalement ses petits poings : « Je suis le roi ! » Quand il affirme : « Je sais d’où je viens et quelles sont mes valeurs », c’est exactement le contraire. Idem lorsqu’on entend, à 22 h 59, une minute avant la fin : « Je ne suis pas là pour conserver le pouvoir. » Cela signifie : « Je ne rêve que de rempiler ».

L’inversion la plus renversante fut : « Je suis plutôt quelqu’un d’affectif mais qui le cache. Je suis quelqu’un de très humain. » Quand le président déclame : « J’aime les Français et les Françaises », on entend quelque chose du même tonneau que « j’aime les fraises gariguettes ».

Aucun ébranlement intérieur chez Emmanuel Macron. Sauf quand il a lu la lettre reçue de jeunes écoliers au sujet de Joséphine Baker : ils étaient entre gosses, les affects pouvaient passer. Sinon, tout sonne faux. Lorsqu’il a joué au pécheur amené à résipiscence, on aurait cru une nouvelle branche du Roman de Renart. Notre Goupil-Président avait beau forcer la note, se prétendre « pétri d’un respect infini pour chacun », nous entendions, comme en écho sardonique, le titre d’un livre du philosophe Dany-Robert Dufour : Baise ton prochain (sous-titré : Une histoire souterraine du capitalisme, éditions Actes Sud).

Parce qu’il y a chez le chef de l’État, le peuple de France le ressent désormais, une cruauté sociale, assez sadienne et décadente, propre aux basses époques des régimes finissants – au reste, quand ce président revendiqua mettre fin aux « régimes spéciaux », nous fûmes sans doute nombreux à espérer, une fraction de seconde, qu’il pût s’agir du régime spécial immanent à la Ve République.

Tout le propos du chef d’État aura consisté à ternir et dégrader ses concitoyens, en une sorte d’hubris inexpérimentée. Les gens qui manifestent sont « un peu perdus », « la foule devient folle », « j’ai vu les esprits se dissoudre », « toutes les paroles ne se valent pas » – et donc peut-être « toutes les voix ne se valent pas », avec les conséquences démocratiques induites par une telle vision se voulant surplombante, de crainte d’être surplombée.
Le summum aura été les explications sur le cliché, dit « au doigt d’honneur », le montrant à Saint-Martin, dans les Antilles, le 29 septembre 2018. Emmanuel Macron raconte tout le bien qu’il n’a cessé de vouloir faire à une famille frappée par un ouragan. Le président de la République française s’est transporté jusqu’à la masure de ces pauvres hères, leur fit l’honneur d’accepter que fussent prises des photographies, et voilà que ces loqueteux « ont fait les imbéciles ».

Les imbéciles de France et de Navarre ressentent en masse que leur président ne ressent rien. L’émotion surjouée quant aux « inégalités » découvertes en Seine-Saint-Denis ou à « l’injustice » soudainement révélée à lui dans la bonne ville de Mulhouse ? Ou encore l’hymne aux « invisibles » (« des caissières et des caissiers ») ? Tout cela ne semble être que boniment de séducteur pathologique (séduire vient du latin seducere : détourner du droit chemin, induire en erreur, faire s’égarer...).

Sa façon de mentionner « l’insécurité des femmes dans les transports » en écartant bien les jambes à la façon d’un voyageur butor pratiquant le vautrement masculin (« manspreading ») dans le métro, valait son pesant de cacahuètes sémiotiques !

Quant au dégagement à la mémoire d’Hubert Germain, ultime des compagnons de la Libération, il fit l’effet du cabotinage de trop.
Tout à sa volonté de caméléon vampirique bouillonnant de tout usurper, le président récapitulait la geste télévisuelle : il se la jouait à la manière du « Divan » d’Henry Chapier, quand ce n’était pas comme dans « Psy Show » de Pascale Breugnot.
Et puis, surtout, Emmanuel Macron semblait passer en revue et incorporer tous ses prédécesseurs. Il cita Nicolas Sarkozy, brûlant de le surpasser dans l’art de se victimiser pour renverser la charge de la preuve (c’est bien connu, on ne critique et ne condamne que les innocents). Il cita le fameux « ça fait pschitt » de Jacques Chirac. Il fit son Mitterrand, se tortillant à l’instar de ce modèle avant le deuxième septennat de 1988, qui répondait « c’est selon » quand on l’interrogeait sur son envie de se représenter.

La flamme de « l’Arc de Triomphe souillé » par les « gilets jaunes » lui permit de singer de Gaulle à propos de la flamme de la Résistance qui ne s’éteindrait pas. Macron pasticha même le général avec une tautologie de derrière les fagots : « Vous avez toujours une responsabilité quand vous êtes aux responsabilités. » Ça ne valait pas « ce qui reste à faire reste à faire », ni « les musulmans sont des musulmans » du fondateur de la Ve République.

Mais d’abord et avant tout, Macron fit son Pétain. En effet, le 17 juin 1941 avait lieu une mise en abyme singulière du discours politique. Philippe Pétain s’adressait alors au pays en repassant le disque de ce qu’il lui déclarait, un an plus tôt, le 17 juin 1940, quand il annonçait l’armistice : « Il y a aujourd'hui une année, j'adressais mon premier appel à la France. Le disque qui l'enregistra va tourner devant vous. Entendez-le ; il vous replacera dans l'atmosphère du jour où cet appel fut prononcé. »
C’était la mise en scène parfaite d’un piège culpabilisateur, dont le mécanisme reposait sur une petite phrase grosse d’effets : « Français, vous avez vraiment la mémoire courte ! » Le maréchal se posait en symbole de l’affliction, dont il portait les stigmates : « Voilà, ce que d’une voix cassée par l’émotion, je vous disais le 17 juin 1940. » Cependant, il s’imposait en incarnation du salut : « Ma voix, aujourd’hui, s’est raffermie. »

Pétain écoutant Pétain parler puis nous parlant, telle est la racine inavouée de notre État spectacle. En 2011, pour les 70 ans de ce moment étonnant, dans un billet de blog de Mediapart, nous écrivions : « Curieusement, un tel dispositif jamais ne fut repris en politique, malgré l’outrance du pouvoir personnel médiatique induite par la Ve République, en dépit de l’hystérisation galopante propre à Nicolas Sarkozy. Et si ce n’était que partie remise ?... »
Nous en cauchemardions, Macron l’a fait ! Mais il aura même, sans le vouloir – il faut lui en savoir gré nonobstant –, produit du Pierre Dac : « Ça pleut comme à Gravelotte et à ce moment-là, ça sort de la casserole. »
Qu’était-ce que tout cela, mercredi 15 décembre 2021 au soir ? Un moment de télévision confessionnelle, ou un marchepied bâti sur un petit écran paillasson – TF1 file doux en vue d’anschlusser M6 ?

L’émission ne pouvait s’intituler « Comment couper l’herbe sous le pied de Valérie Pécresse ? » Va donc pour « Où va la France ? », qui fut du reste le titre d'un livre de Léon Trotsky, dans les années 1930.
Au bout de deux heures de flou surdéclamé, de ton martial camouflant un fond vaporeux, de vaticinations d’un homme dont la politique piétine les libertés publiques tout en prétendant les chérir à pleins poumons ; après deux heures, donc, à prêcher le juste pour pratiquer l’injuste, nous eûmes l’impression d’avoir soupé non pas de Trotsky mais d’un fieffé réactionnaire : Joseph de Maistre (1753-1821), penseur contre-révolutionnaire de l'inégalité naturelle, piédestal intellectuel de l'extrême droite française.

Nous venions les uns et les autres, devant nos étranges lucarnes, alors que de temps à autre apparaissait en fond d’écran une image des « vrais gens », du peuple qui prend cher et fait tapisserie, nous venions, alors que cette parole populaire était distribuée au compte-gouttes, privée de sève et de sens, transformée en critique fonctionnelle au profit de ce président hors-sol mais sur tapis rouge, nous venions de subir les Considérations sur la France d’Emmanuel Macron.

https://www.mediapart.fr/journal/culture-idees/161221/emmanuel-macron-saisi-par-la-debauche-de-la-telerealite

"Emmanuel Macron saisi par la débauche de la téléréalité"

17 décembre 2021 11:05

par Antoine Perraud
16 décembre 2021


Sur TF1, le président de la République s’est arrogé le droit de tout récapituler, pour son bon peuple et en vue d’une saison 2. La ficelle était si grosse que l’émission, « Où va la France ? », permit au corps électoral de comprendre où les menait ce beau parleur.

Lui arrive-t-il d’être vrai ? Oui, par effraction, sans le faire exprès, pendant quelques secondes à chaque fois. Ce fut, mercredi 15 décembre 2021, sur TF1, de 21 h 08 à 23 heures, assez vite le cas, hélas pour lui !

Tout avait bien commencé, sous les ors de la salle des fêtes refaite – adieu les lourdes tentures rouges gaulliennes, vivent les dorures dignes des monarchies pétrolières du Golfe. On devine qu’en Arabie saoudite, Emmanuel Macron, qui ne coupe pas les cheveux en quatre, cause aussi décoration avec le prince héritier Mohammed ben Salmane, qui coupe les journalistes en huit.

Notre Magistrat Suprême doré sur tranche avait reçu, pour commencer, les formules de politesse boursouflées des deux journalistes de service, Darius Rochebin et Audrey Crespo-Mara : « Monsieur le président » par ci, « Monsieur le président par là ». « En même temps », ainsi qu’on le dit trop souvent depuis bientôt cinq ans – comme le temps passe –, les fauteuils étaient les mêmes pour tout le monde. Il est très rare qu’un chef d’État, sous la Ve République, renonce à cet apanage exaltant sa hauteur symbolique jusqu’en son séant : un siège plus imposant que celui de la piétaille venue le questionner.

La seule différence était discrètement « genrée » (comme on dit de nos jours) : sur son guéridon, à portée de main, la dame avait un verre unique ; ces messieurs en avaient deux. Passons.

Emmanuel Macron, donc, tout à son aise, avait commencé par pérorer, en Épidémiologiste-Conducător : « Celui qui dicte le rythme et les règles, c’est le virus » (sous-entendu : le seul maître des horloges que je me reconnaisse). Ou encore, histoire de prouver – prouver, c’est toute sa vie – que le rythme ternaire n’a pas de secret pour lui : « Vacciner, vacciner, vacciner. »
Tout se passait bien, le président présidait à nos destinées (« J’invite tout le monde à prendre rendez-vous » – il s’agissait donc toujours de piquouzes), tout en présidant à l’entretien, puisqu’il enchaînait lui-même les réponses et les questions : « Il faut le faire, pourquoi ? »
Il s’était réjoui du passe sanitaire avec un sourire carnassier à peine contenu : « On a ce contrôle qui est établi. » Ses questionneurs, qui avaient promis « une objectivité de fer », faisaient preuve d’une déférence de bronze. Sûr de n’être point inquiété, notre Altissime Président avait enchaîné – faites ce que je dis mais pas ce que je fais – sur les gestes barrières : « Dans les salons [N.B. avec ou sans perruque, rubans et talons rouges ?], il faut éviter les moments les plus risqués. »

Il avait passé l’obstacle des pénuries de masques du printemps 2020, en faisant semblant de confondre cette question avec celle du premier confinement, que personne n’avait pu éviter dans le monde. Il avait lâché un « je crois qu’il faut beaucoup d’humilité », qui valait message aux journalistes : baissez d’un ton dans vos questions.
Il avait lâché une phrase idiote, sans doute pour faire « peuple » : « Facile de gagner le tiercé avec le résultat des courses ! » On sentait là le lecteur fervent de Paul Ricœur (Histoire et vérité, Philosophie de la volonté – 2 tomes).

Il s’était cité, tout enivré de lui-même : « Comme je le disais, nous sommes comme dans une situation de guerre. » Il avait causé ainsi qu’on gazouille (tweete) : « La difficulté, c’est l’épuisement et un peu la perte de sens. » Enfin, notre Président Thaumaturge avait expectoré une nouvelle devise nationale : « Libérer, protéger, unifier. »
Tout baignait. Du haut de cette salle des fêtes, un lustre (à savoir cinq ans : c’est toujours un quinquennat de pris) nous contemple.

Et puis patatras ! Par sa faute. Il est apparu tel qu’en lui-même l’éternité de la politique ne saurait le changer.
C’était au sujet de l’affaire Benalla, son garde du corps un rien voyou surpris à castagner, déguisé en pandore, la canaille contestatrice place de la Contrescarpe à Paris. La régie de TF1 venait de passer un document ahurissant, filmé le 24 juillet 2018 à la Maison de l’Amérique latine, dans le faubourg Saint-Germain. Le président de la République y hurlait : « S’ils veulent un responsable, qu’ils viennent le chercher. »
Emmanuel Macron y parlait de lui à la troisième personne du singulier (ce que n’a pas compris le journaliste qui retint « me chercher » dans sa question), fou de rage, la voix montant dans les aigus. C’était Claude Rich dans Victor ou Les enfants au pouvoir. C’était même L’Ecclésiaste : « Malheur au pays dont le roi est un enfant et dont les princes ont mangé dès le matin. »
Comme dit désormais notre belle jeunesse de France : ça la foutait mal. Or, que fit Emmanuel Macron ? Il persévéra. Il plaça un bon mot si préparé qu’il fit flop : « C’était une affaire d’été, pas une affaire d’État. » Notre Président Cyclopéen veut à la fois défendre la raison d’État et satiriser comme Le Canard enchaîné. Qui dira jamais les ravages du « en même temps » ?...
Non content de faire le malin, il s’enferra joliment : « Un collaborateur est attaqué », osa-t-il, à propos de son garde du corps qui avait donc cogné sans ménagement sur le pavé des protestataires désarmés. La France entière se gaussait d'ores et déjà d’un tel culot d’acier – parfait pendant de l’objectivité de fer et de la déférence de bronze en vigueur –, quand le président déboussolé débita sa sornette : Benalla « n’a pas été protégé au-delà de ce qu’il devait être ».

C’est alors que ceux qui n’avaient pas encore compris saisirent l’ampleur de l’imposture. Ce président mentait. À la manière d’un galopin. C’est littéralement plus fort que lui. Sa force, c’est de n’en avoir pas. Privé de conviction, il croit pouvoir convaincre. Sans identité, il les adopte toutes.
Ah ! l’orgueil du Teflon ! Mais l’artifice était détecté. À partir de ces feintises manquées, de ces fichues menteries concernant Benalla, chacun sut à quoi s’en tenir. Il suffisait de prendre sa rhétorique à rebrousse-poil, de retourner chaque mot comme un gant, et nous découvrions le fond, non pas de sa pensée mais de sa dissimulation permanente.

Quand il dit « votre serviteur » en parlant de lui, il pense très fort, en serrant mentalement ses petits poings : « Je suis le roi ! » Quand il affirme : « Je sais d’où je viens et quelles sont mes valeurs », c’est exactement le contraire. Idem lorsqu’on entend, à 22 h 59, une minute avant la fin : « Je ne suis pas là pour conserver le pouvoir. » Cela signifie : « Je ne rêve que de rempiler ».

L’inversion la plus renversante fut : « Je suis plutôt quelqu’un d’affectif mais qui le cache. Je suis quelqu’un de très humain. » Quand le président déclame : « J’aime les Français et les Françaises », on entend quelque chose du même tonneau que « j’aime les fraises gariguettes ».

Aucun ébranlement intérieur chez Emmanuel Macron. Sauf quand il a lu la lettre reçue de jeunes écoliers au sujet de Joséphine Baker : ils étaient entre gosses, les affects pouvaient passer. Sinon, tout sonne faux. Lorsqu’il a joué au pécheur amené à résipiscence, on aurait cru une nouvelle branche du Roman de Renart. Notre Goupil-Président avait beau forcer la note, se prétendre « pétri d’un respect infini pour chacun », nous entendions, comme en écho sardonique, le titre d’un livre du philosophe Dany-Robert Dufour : Baise ton prochain (sous-titré : Une histoire souterraine du capitalisme, éditions Actes Sud).

Parce qu’il y a chez le chef de l’État, le peuple de France le ressent désormais, une cruauté sociale, assez sadienne et décadente, propre aux basses époques des régimes finissants – au reste, quand ce président revendiqua mettre fin aux « régimes spéciaux », nous fûmes sans doute nombreux à espérer, une fraction de seconde, qu’il pût s’agir du régime spécial immanent à la Ve République.

Tout le propos du chef d’État aura consisté à ternir et dégrader ses concitoyens, en une sorte d’hubris inexpérimentée. Les gens qui manifestent sont « un peu perdus », « la foule devient folle », « j’ai vu les esprits se dissoudre », « toutes les paroles ne se valent pas » – et donc peut-être « toutes les voix ne se valent pas », avec les conséquences démocratiques induites par une telle vision se voulant surplombante, de crainte d’être surplombée.
Le summum aura été les explications sur le cliché, dit « au doigt d’honneur », le montrant à Saint-Martin, dans les Antilles, le 29 septembre 2018. Emmanuel Macron raconte tout le bien qu’il n’a cessé de vouloir faire à une famille frappée par un ouragan. Le président de la République française s’est transporté jusqu’à la masure de ces pauvres hères, leur fit l’honneur d’accepter que fussent prises des photographies, et voilà que ces loqueteux « ont fait les imbéciles ».

Les imbéciles de France et de Navarre ressentent en masse que leur président ne ressent rien. L’émotion surjouée quant aux « inégalités » découvertes en Seine-Saint-Denis ou à « l’injustice » soudainement révélée à lui dans la bonne ville de Mulhouse ? Ou encore l’hymne aux « invisibles » (« des caissières et des caissiers ») ? Tout cela ne semble être que boniment de séducteur pathologique (séduire vient du latin seducere : détourner du droit chemin, induire en erreur, faire s’égarer...).

Sa façon de mentionner « l’insécurité des femmes dans les transports » en écartant bien les jambes à la façon d’un voyageur butor pratiquant le vautrement masculin (« manspreading ») dans le métro, valait son pesant de cacahuètes sémiotiques !

Quant au dégagement à la mémoire d’Hubert Germain, ultime des compagnons de la Libération, il fit l’effet du cabotinage de trop.
Tout à sa volonté de caméléon vampirique bouillonnant de tout usurper, le président récapitulait la geste télévisuelle : il se la jouait à la manière du « Divan » d’Henry Chapier, quand ce n’était pas comme dans « Psy Show » de Pascale Breugnot.
Et puis, surtout, Emmanuel Macron semblait passer en revue et incorporer tous ses prédécesseurs. Il cita Nicolas Sarkozy, brûlant de le surpasser dans l’art de se victimiser pour renverser la charge de la preuve (c’est bien connu, on ne critique et ne condamne que les innocents). Il cita le fameux « ça fait pschitt » de Jacques Chirac. Il fit son Mitterrand, se tortillant à l’instar de ce modèle avant le deuxième septennat de 1988, qui répondait « c’est selon » quand on l’interrogeait sur son envie de se représenter.

La flamme de « l’Arc de Triomphe souillé » par les « gilets jaunes » lui permit de singer de Gaulle à propos de la flamme de la Résistance qui ne s’éteindrait pas. Macron pasticha même le général avec une tautologie de derrière les fagots : « Vous avez toujours une responsabilité quand vous êtes aux responsabilités. » Ça ne valait pas « ce qui reste à faire reste à faire », ni « les musulmans sont des musulmans » du fondateur de la Ve République.

Mais d’abord et avant tout, Macron fit son Pétain. En effet, le 17 juin 1941 avait lieu une mise en abyme singulière du discours politique. Philippe Pétain s’adressait alors au pays en repassant le disque de ce qu’il lui déclarait, un an plus tôt, le 17 juin 1940, quand il annonçait l’armistice : « Il y a aujourd'hui une année, j'adressais mon premier appel à la France. Le disque qui l'enregistra va tourner devant vous. Entendez-le ; il vous replacera dans l'atmosphère du jour où cet appel fut prononcé. »
C’était la mise en scène parfaite d’un piège culpabilisateur, dont le mécanisme reposait sur une petite phrase grosse d’effets : « Français, vous avez vraiment la mémoire courte ! » Le maréchal se posait en symbole de l’affliction, dont il portait les stigmates : « Voilà, ce que d’une voix cassée par l’émotion, je vous disais le 17 juin 1940. » Cependant, il s’imposait en incarnation du salut : « Ma voix, aujourd’hui, s’est raffermie. »

Pétain écoutant Pétain parler puis nous parlant, telle est la racine inavouée de notre État spectacle. En 2011, pour les 70 ans de ce moment étonnant, dans un billet de blog de Mediapart, nous écrivions : « Curieusement, un tel dispositif jamais ne fut repris en politique, malgré l’outrance du pouvoir personnel médiatique induite par la Ve République, en dépit de l’hystérisation galopante propre à Nicolas Sarkozy. Et si ce n’était que partie remise ?... »
Nous en cauchemardions, Macron l’a fait ! Mais il aura même, sans le vouloir – il faut lui en savoir gré nonobstant –, produit du Pierre Dac : « Ça pleut comme à Gravelotte et à ce moment-là, ça sort de la casserole. »
Qu’était-ce que tout cela, mercredi 15 décembre 2021 au soir ? Un moment de télévision confessionnelle, ou un marchepied bâti sur un petit écran paillasson – TF1 file doux en vue d’anschlusser M6 ?

L’émission ne pouvait s’intituler « Comment couper l’herbe sous le pied de Valérie Pécresse ? » Va donc pour « Où va la France ? », qui fut du reste le titre d'un livre de Léon Trotsky, dans les années 1930.
Au bout de deux heures de flou surdéclamé, de ton martial camouflant un fond vaporeux, de vaticinations d’un homme dont la politique piétine les libertés publiques tout en prétendant les chérir à pleins poumons ; après deux heures, donc, à prêcher le juste pour pratiquer l’injuste, nous eûmes l’impression d’avoir soupé non pas de Trotsky mais d’un fieffé réactionnaire : Joseph de Maistre (1753-1821), penseur contre-révolutionnaire de l'inégalité naturelle, piédestal intellectuel de l'extrême droite française.

Nous venions les uns et les autres, devant nos étranges lucarnes, alors que de temps à autre apparaissait en fond d’écran une image des « vrais gens », du peuple qui prend cher et fait tapisserie, nous venions, alors que cette parole populaire était distribuée au compte-gouttes, privée de sève et de sens, transformée en critique fonctionnelle au profit de ce président hors-sol mais sur tapis rouge, nous venions de subir les Considérations sur la France d’Emmanuel Macron.

https://www.mediapart.fr/journal/culture-idees/161221/emmanuel-macron-saisi-par-la-debauche-de-la-telerealite

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Pinocchio31

17 décembre 2021 13:25
kunzite a écrit :
C'est vraiment le genre d'article complètement creux où la personne se regarde écrire . Ne pas être capable de trouver un seul point positif dans une émission ça pose question. Ce n'est pas un journaliste qui a écrit un charabia aussi indigeste .

Qui a écrit ça
Un bon connaisseur tout simplement ?

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scoubidou51

17 décembre 2021 13:24

médiatpart la bible d'hortensia !...

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Pinocchio31

17 décembre 2021 13:23
Coccyvette a écrit :
tout les haineux ....jaloux ......salissent l' image du PRÉSIDENT
Je ne suis pas suffisamment raciste pour voter les extrêmes

Ah, l'image du président .... il se salit tout seul, pas besoin de l'aider ...

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kunzite

17 décembre 2021 13:22

C'est vraiment le genre d'article complètement creux où la personne se regarde écrire . Ne pas être capable de trouver un seul point positif dans une émission ça pose question. Ce n'est pas un journaliste qui a écrit un charabia aussi indigeste .

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Pinocchio31

17 décembre 2021 13:16

Oui, un enfant président .... jamais vrai toujours dans un jeu de rôle comme au théâtre
Je souhaite de tout cœur le voir disparaître après 5 étés pénibles !!!

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Coccyvette

17 décembre 2021 12:29

tout les haineux ....jaloux ......salissent l' image du PRÉSIDENT
Je ne suis pas suffisamment raciste pour voter les extrêmes

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Coccyvette

17 décembre 2021 12:08

oui je partage votre avis ........
J' adhère sur F B a un site qui relaye les bonnes informations concernant le PRÉSIDENT

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Bernard

17 décembre 2021 11:35

E. Z. M. L. P.

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Coccyvette

17 décembre 2021 11:26

OUI je trouve un grand dynamisme ....brillant ....intelligent .....
BRAVO

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