« Taire son âge, c’est refuser les regards masculins toxiques »
Pimaly - 9 mars 2023 05:35
ENTRETIEN. La journaliste suisse Amanda Castillo revendique, dans un essai féministe*, le droit pour les femmes de vieillir comme les hommes. Sans honte d’être soi.
Temps de lecture : 6 min
Vivre avec le tic-tac de son « horloge biologique », défier les « lois de la gravité », penser à se tartiner de crèmes « anti-âge »… Les hommes ont-ils ce genre de préoccupations quand ils vieillissent ? Évidemment, non.
C'est à cette injustice que s'attaque Amanda Castillo dans son essai Et si les femmes avaient le droit de vieillir comme les hommes ? *. Une injustice construite par un système patriarcal inégalitaire, dénonce la journaliste suisse, et par « une culture pédophile assimilant la jeunesse à la beauté ».
Elle décortique ces schémas véhiculés par la littérature, le cinéma, la publicité et les magazines féminins, où l'injonction à rester jeune est omniprésente et où le goût des hommes penche souvent vers des corps juvéniles.
La femme, passée la quarantaine, serait-elle un « objet périmé » ? Passée la cinquantaine, « invisible », comme l'estimait l'écrivain Yann Moix, en 2019, dans une interview polémique au magazine Marie-Claire ? Évidemment, non. Amanda Castillo propose de s'affranchir de ces modèles et du regard des autres à travers des figures inspirantes.
• Le Point : Vous refusez de donner votre âge, est-ce par coquetterie ou par militantisme ?
Amanda Castillo : J'ai commencé à taire mon âge très jeune, vers 10 ans. Cela n'a jamais été une coquetterie mais un réflexe défensif. J'exprime un refus, celui qu'un chiffre gouverne ma vie, qu'il me dicte une conduite, qu'il me barre un chemin. Taire son âge, c'est aussi un refus des regards masculins toxiques.
J'ai très tôt compris que l'âge sert à comparer, humilier, imposer des trajectoires professionnelles et personnelles. Cela commence très tôt quand on écoute certains parents (« Le mien a été propre à 2 ans, pas le vôtre ? »…). À chaque âge, sa prison, ses cases à cocher : les études, le déménagement, le mariage, le premier enfant, le deuxième, etc.
On pense rarement au fait qu'un homme maltraitant utilise aussi l'âge d'une femme pour l'intimider et la contrôler. Toutes les femmes font l'expérience de cette violence-là dans leur vie privée, mais aussi au travail ou encore chez le médecin, où une grossesse à plus de 35 ans est appelée… « grossesse gériatrique » !
• LP : Il est rare d'entendre, dans le combat féministe, porter cette revendication : le droit de vieillir comme les hommes ! Est-ce possible, en même temps, de combattre une peur, celle de vieillir ?
AC : La peur de vieillir concerne tout le monde, hommes et femmes, mais la honte d'être soi est exclusivement féminine. Très jeunes, les femmes apprennent à détester leur corps contrairement aux hommes, qui savent que leur valeur sociale ne dépend pas de leur beauté, de leur jeunesse et de la fermeté de leur abdomen. Ils n'ont pas honte de vieillir. Ils savent qu'ils sont jugés sur leur position sociale, leur accomplissement professionnel ou leur fortune.
Non, la preuve, l'âge n'a jamais été une prison pour Lou Andreas-Salomé, Benoîte Groult, Dominique Rolin et George Sand. Elles ne se sont pas laissé enfermer dans le regard des hommes. Les hommes dont elles toléraient la présence ont tous abandonné – du moins, avec elles – la vision traditionnelle de la femme, ce qui a permis des rapports amoureux d'une exceptionnelle richesse et longévité.
Elles ne définissaient pas leur identité en fonction de quelque chose ou de quelqu'un d'extérieur à elles. Elles s'aimaient, elles s'écoutaient, elles se suffisaient à elles-mêmes. Tel est leur legs précieux aux femmes qui redoutent d'être vieilles, moches et seules : l'exemple de l'ancrage en soi-même.
C'est dans cet espace souverain, qui n'appartient qu'à soi, qu'il faut chercher un remède à l'écoulement du temps. Encore faut-il être indépendante économiquement. Car la liberté d'être soi-même commence toujours avec l'argent nécessaire pour la financer, comme le dit si justement Françoise Giroud.
• LP : Pensez-vous que les responsables de cette injonction à être belle et jeune – ou jeune et donc belle, selon certains – soient uniquement les hommes ? Les femmes aussi y sont pour quelque chose, à travers la presse féminine notamment et les mannequins.
AC : L'actrice Emma Thompson a cette phrase très juste : « Les femmes peuvent être parfois leurs pires ennemies. Certaines ont à ce point intégré le patriarcat qu'elles y collaborent. Pis : qu'elles l'incarnent… »
Comme tout peuple colonisé, les femmes se trouvent devant ce dilemme : résister ou collaborer. Comme tous ceux que la servitude a brisés, de nombreuses femmes sont devenues antiféministes et misogynes. Elles se surveillent les unes les autres, se jugent à travers le male gaze [regard masculin, NDLR], qu'elles ont profondément intégré.
• LP : Vous parlez carrément de « culture pédophile » en référence à des auteurs comme Houellebecq, Matzneff ou Sollers… Qu'entendez-vous par là ?
AC : Ce sont toutes les productions culturelles – livres, films, séries, dessins animés – qui redéfinissent la beauté féminine selon une image fantasmée de la femme-enfant : fente étroite – synonyme de virginité –, peau de bébé, membres et vulves glabres, petits corps fragiles, tailles fines et délicates, visages enfantins, avec un petit nez, des sourcils placés haut, un front bombé, des grands yeux innocents et naïfs…
Les femmes qui cochent ces cases sont considérées comme belles. On gomme tout ce qui relève de la puissance, de l'expérience, de l'assurance. Betty Boop et toutes les princesses Disney sont pratiquement des bébés sexualisés.
Les poupées LOL, que la plupart des petites filles du monde entier adorent, dévoilent, pour certaines, de la lingerie suggestive mais aussi des poignets en cuir ou des bas résille lorsqu'elles sont plongées dans l'eau froide.
Des influenceuses vantent à leurs millions d'abonnés leur « vagin de petite fille » et conseillent des capsules de resserrement intime à utiliser après un accouchement, pour éviter les infidélités du mari.
Au Japon, il existe des entreprises qui ont mis au point des poupées sexuelles réalistes de fillettes pour « épargner des agressions sexuelles à des enfants »…
* « Et si les femmes avaient le droit de vieillir comme les hommes », d'Amanda Castillo, Éditions de L'iconoclaste, mars 2023.
Source : Le Point, 08/03/2023
« Taire son âge, c’est refuser les regards masculins toxiques »
ENTRETIEN. La journaliste suisse Amanda Castillo revendique, dans un essai féministe*, le droit pour les femmes de vieillir comme les hommes. Sans honte d’être soi.
Temps de lecture : 6 min
Vivre avec le tic-tac de son « horloge biologique », défier les « lois de la gravité », penser à se tartiner de crèmes « anti-âge »… Les hommes ont-ils ce genre de préoccupations quand ils vieillissent ? Évidemment, non.
C'est à cette injustice que s'attaque Amanda Castillo dans son essai Et si les femmes avaient le droit de vieillir comme les hommes ? *. Une injustice construite par un système patriarcal inégalitaire, dénonce la journaliste suisse, et par « une culture pédophile assimilant la jeunesse à la beauté ».
Elle décortique ces schémas véhiculés par la littérature, le cinéma, la publicité et les magazines féminins, où l'injonction à rester jeune est omniprésente et où le goût des hommes penche souvent vers des corps juvéniles.
La femme, passée la quarantaine, serait-elle un « objet périmé » ? Passée la cinquantaine, « invisible », comme l'estimait l'écrivain Yann Moix, en 2019, dans une interview polémique au magazine Marie-Claire ? Évidemment, non. Amanda Castillo propose de s'affranchir de ces modèles et du regard des autres à travers des figures inspirantes.
• Le Point : Vous refusez de donner votre âge, est-ce par coquetterie ou par militantisme ?
Amanda Castillo : J'ai commencé à taire mon âge très jeune, vers 10 ans. Cela n'a jamais été une coquetterie mais un réflexe défensif. J'exprime un refus, celui qu'un chiffre gouverne ma vie, qu'il me dicte une conduite, qu'il me barre un chemin. Taire son âge, c'est aussi un refus des regards masculins toxiques.
J'ai très tôt compris que l'âge sert à comparer, humilier, imposer des trajectoires professionnelles et personnelles. Cela commence très tôt quand on écoute certains parents (« Le mien a été propre à 2 ans, pas le vôtre ? »…). À chaque âge, sa prison, ses cases à cocher : les études, le déménagement, le mariage, le premier enfant, le deuxième, etc.
On pense rarement au fait qu'un homme maltraitant utilise aussi l'âge d'une femme pour l'intimider et la contrôler. Toutes les femmes font l'expérience de cette violence-là dans leur vie privée, mais aussi au travail ou encore chez le médecin, où une grossesse à plus de 35 ans est appelée… « grossesse gériatrique » !
• LP : Il est rare d'entendre, dans le combat féministe, porter cette revendication : le droit de vieillir comme les hommes ! Est-ce possible, en même temps, de combattre une peur, celle de vieillir ?
AC : La peur de vieillir concerne tout le monde, hommes et femmes, mais la honte d'être soi est exclusivement féminine. Très jeunes, les femmes apprennent à détester leur corps contrairement aux hommes, qui savent que leur valeur sociale ne dépend pas de leur beauté, de leur jeunesse et de la fermeté de leur abdomen. Ils n'ont pas honte de vieillir. Ils savent qu'ils sont jugés sur leur position sociale, leur accomplissement professionnel ou leur fortune.
Non, la preuve, l'âge n'a jamais été une prison pour Lou Andreas-Salomé, Benoîte Groult, Dominique Rolin et George Sand. Elles ne se sont pas laissé enfermer dans le regard des hommes. Les hommes dont elles toléraient la présence ont tous abandonné – du moins, avec elles – la vision traditionnelle de la femme, ce qui a permis des rapports amoureux d'une exceptionnelle richesse et longévité.
Elles ne définissaient pas leur identité en fonction de quelque chose ou de quelqu'un d'extérieur à elles. Elles s'aimaient, elles s'écoutaient, elles se suffisaient à elles-mêmes. Tel est leur legs précieux aux femmes qui redoutent d'être vieilles, moches et seules : l'exemple de l'ancrage en soi-même.
C'est dans cet espace souverain, qui n'appartient qu'à soi, qu'il faut chercher un remède à l'écoulement du temps. Encore faut-il être indépendante économiquement. Car la liberté d'être soi-même commence toujours avec l'argent nécessaire pour la financer, comme le dit si justement Françoise Giroud.
• LP : Pensez-vous que les responsables de cette injonction à être belle et jeune – ou jeune et donc belle, selon certains – soient uniquement les hommes ? Les femmes aussi y sont pour quelque chose, à travers la presse féminine notamment et les mannequins.
AC : L'actrice Emma Thompson a cette phrase très juste : « Les femmes peuvent être parfois leurs pires ennemies. Certaines ont à ce point intégré le patriarcat qu'elles y collaborent. Pis : qu'elles l'incarnent… »
Comme tout peuple colonisé, les femmes se trouvent devant ce dilemme : résister ou collaborer. Comme tous ceux que la servitude a brisés, de nombreuses femmes sont devenues antiféministes et misogynes. Elles se surveillent les unes les autres, se jugent à travers le male gaze [regard masculin, NDLR], qu'elles ont profondément intégré.
• LP : Vous parlez carrément de « culture pédophile » en référence à des auteurs comme Houellebecq, Matzneff ou Sollers… Qu'entendez-vous par là ?
AC : Ce sont toutes les productions culturelles – livres, films, séries, dessins animés – qui redéfinissent la beauté féminine selon une image fantasmée de la femme-enfant : fente étroite – synonyme de virginité –, peau de bébé, membres et vulves glabres, petits corps fragiles, tailles fines et délicates, visages enfantins, avec un petit nez, des sourcils placés haut, un front bombé, des grands yeux innocents et naïfs…
Les femmes qui cochent ces cases sont considérées comme belles. On gomme tout ce qui relève de la puissance, de l'expérience, de l'assurance. Betty Boop et toutes les princesses Disney sont pratiquement des bébés sexualisés.
Les poupées LOL, que la plupart des petites filles du monde entier adorent, dévoilent, pour certaines, de la lingerie suggestive mais aussi des poignets en cuir ou des bas résille lorsqu'elles sont plongées dans l'eau froide.
Des influenceuses vantent à leurs millions d'abonnés leur « vagin de petite fille » et conseillent des capsules de resserrement intime à utiliser après un accouchement, pour éviter les infidélités du mari.
Au Japon, il existe des entreprises qui ont mis au point des poupées sexuelles réalistes de fillettes pour « épargner des agressions sexuelles à des enfants »…
* « Et si les femmes avaient le droit de vieillir comme les hommes », d'Amanda Castillo, Éditions de L'iconoclaste, mars 2023.
Source : Le Point, 08/03/2023

Dany
Oui, et encore oui, et quand j'entends un mec dire d'une femme : elle a
quelques heures de vol ! Je lui rétorque : et vous, vous vous êtes regardé ? Faites-le car la dame en question ne vous a même pas lancé un regard !
Je suis sensible au charme et, le cas échéant, à la beauté d'une femme âgée.
Mais la nature ne traite pas tout le monde à la même enseigne : d'aucunes, d'aucuns vieillissent bien, d'autres non ; alors comportons-nous toujours chaleureusement 🙂🙂
coquelourde
Quel condensé de stéréotypes ! J'ai même lu un article qui mettait en cause la pénétration pendant un acte sexuel! Certaines personnes ne savent plus quoi inventer pour essayer de se rendre intéressantes.
Que les femmes commencent à mettre une photo actuelle , ce serait un signe qu'elles s'acceptent telles qu'elles sont !
