On ne change pas une stratégie qui perd

- 9 octobre 2021 06:27

Jean-François Kahn – Chronique

Dans une tribune, refusée par Le Monde et publiée par Le Point, je posais la question : « mais est-ce qu’ils sortent, est-ce qu’ils écoutent, est-ce qu’ils entendent ? ».

L’interpellation s’adressait aux intellectuels de gauche. On pourrait élargir et faire remarquer à la droite que, si elle avait lu et vraiment entendu Éric Zemmour, au lieu de s’enfermer dans le déni en occultant tout ce qui, dans les écrits du polémiste, allait radicalement à l’encontre de son propre discours, elle aurait peut-être évité la catastrophe qui lui pend, aujourd’hui, au nez.

À s’enfermer dans sa bulle, à se boucher les yeux et les oreilles (on ne veut pas le savoir !), on se réveille, immanquablement, cabossé par un réel qui vous tombe brutalement sur le coin de la figure…

Ainsi, fallait-il aux cadres de ce qui reste du Parti socialiste s’être sacrément rendu soi-même sourd et aveugle, avoir débranché toutes les écoutes qui vous relient à la vraie vie, pour risquer le choix masochiste consistant à faire d’Anne Hidalgo, malgré les puissants rejets qu’elle suscite, leur candidate à l’élection présidentielle.

L’avertissement Benoît Hamon en 2017

Je respecte, personnellement, cette femme décidée et volontaire victime non des « blancs » ou des « rouges », mais des « Verts ». Mais, sortis d’un entre-soi bureaucratique, pour peu que ces gens, les décideurs du PS, aient prêté un minimum d’attention à la parole publique et populaire, comment une idée pareille a-t-elle pu fût-ce leur caresser l’esprit ?

Déjà, ils avaient payé d’un prix faramineux une autre sélection baroque : celle de Benoît Hamon en 2017. On aurait pu penser que cela valait avertissement. Décisif. Faut-il le rappeler : le Parti socialiste, alors, détenait la présidence de la République, disposait d’une majorité parlementaire, il gérait toutes les régions sauf une, alignait le plus de maires de grandes villes, de présidences de départements et avait même, un temps, contrôlé le Sénat. C’est lui, donc, qui bénéficiait des plus grosses ressources financières. Les médias de gauche en pinçaient ostensiblement pour ce candidat selon leur cœur (Macron peut donc les remercier). Et, à l’arrivée, quoi ? 6 % ! Inouï ! Avait-on jamais assisté à aussi catastrophique effondrement ? Jamais !

Une responsabilité ? Quelle responsabilité ?

Le vaincu tira-t-il les leçons d’un tel fiasco ? En analysa-t-il les causes, reconnut-il des erreurs, esquissa-t-il un soupçon d’autocritique ? Pas un instant ! Il avait tout juste. Il bomba le torse, pérora, distribua à la cantonade les bons et mauvais points… Puis, in fine, il lâcha le parti qui l’avait promu et qu’il planta pour en créer un autre (autour de lui, évidemment), qu’il plomba à son tour.

On aurait pu imaginer, au moins, que le parti défait, quasiment éradiqué, se livrerait, à l’occasion d’un congrès extraordinaire, à une analyse implacable des causes d’un tel fiasco. Il n’en fut même pas question. On préféra se recroqueviller dans la bulle rétrécie. Oreilles bouchées, yeux clos. Et quand, aux élections européennes, la débâcle fut réitérée, le philosophe d’emprunt qui menait la liste, afficha même un certain contentement de soi.

Une cohorte prestigieuse – dont Thomas Piketty, Sandra Laugier, Dominique Méda – ayant pris en charge le candidat Hamon lui avait concocté son programme et défini ses thématiques de campagne. Allait-elle analyser les causes de « l’accident industriel », décrypter les raisons de ce spectaculaire carambolage ? N’est-ce pas la fonction de l’intellectuel que de se coltiner le réel quand il vous sanctionne ? Ce fut silence radio. Le déni total. Nos excellences n’en continuèrent pas moins à dérouler leurs jugements, toujours définitifs et implacables, dans les colonnes du Monde, de Libé ou de L'Obs. Sans se poser la moindre question. Une responsabilité ? Quelle responsabilité ?

Les certitudes des battues

Hidalgo attend leur soutien. Et leurs conseils. Comme la droite se paya ceux du philosophe ultraconservateur François-Xavier Bellamy. Elle en fit même son chef de file aux élections européennes. Résultat ? Une contre-performance historique : 8 %. Jamais, même au lendemain de la Libération, la droite n’était tombée si bas. Comment, après un tel désastre, réagit le dénommé Bellamy ? Exactement comme Benoît Hamon. Avalant le verdict, il se haussa du col et entreprit, à tout propos, de donner des leçons à tout le monde. Comme s’il avait gagné. Ce qu’il reprocha à son camp, la droite, à toute occasion, c’est de ne pas s’aligner sur les orientations qui avaient provoqué sa propre dégringolade. Non pas : « quelle faute ai-je commise ? », mais « bande de nuls, pourquoi hésitez-vous à commettre les mêmes ? ». Et de préconiser une entente avec Éric Zemmour. Comme Éric Ciotti, qui fait peur aux petits enfants. Lequel Ciotti, « candidat à la candidature » de droite à la présidentielle, sur une ligne dure de dure, obtient, malgré une omniprésence médiatique, 2 % d’intentions de vote.

La preuve, une preuve de plus, qu’un certain extrémisme effarouche l’électorat de la droite dite « modérée » et fait le jeu du camp d’en face. Ou d’à côté. En tirer la conséquence, ouvrir les yeux, tendre l’oreille, écouter, entendre, sortir de la bulle ? Pas question ! Par mauvais temps, elle tient chaud.

On ne change pas une stratégie qui perd.

Jean-François Kahn - Le Point 05/10/2021

On ne change pas une stratégie qui perd

9 octobre 2021 06:27

Jean-François Kahn – Chronique

Dans une tribune, refusée par Le Monde et publiée par Le Point, je posais la question : « mais est-ce qu’ils sortent, est-ce qu’ils écoutent, est-ce qu’ils entendent ? ».

L’interpellation s’adressait aux intellectuels de gauche. On pourrait élargir et faire remarquer à la droite que, si elle avait lu et vraiment entendu Éric Zemmour, au lieu de s’enfermer dans le déni en occultant tout ce qui, dans les écrits du polémiste, allait radicalement à l’encontre de son propre discours, elle aurait peut-être évité la catastrophe qui lui pend, aujourd’hui, au nez.

À s’enfermer dans sa bulle, à se boucher les yeux et les oreilles (on ne veut pas le savoir !), on se réveille, immanquablement, cabossé par un réel qui vous tombe brutalement sur le coin de la figure…

Ainsi, fallait-il aux cadres de ce qui reste du Parti socialiste s’être sacrément rendu soi-même sourd et aveugle, avoir débranché toutes les écoutes qui vous relient à la vraie vie, pour risquer le choix masochiste consistant à faire d’Anne Hidalgo, malgré les puissants rejets qu’elle suscite, leur candidate à l’élection présidentielle.

L’avertissement Benoît Hamon en 2017

Je respecte, personnellement, cette femme décidée et volontaire victime non des « blancs » ou des « rouges », mais des « Verts ». Mais, sortis d’un entre-soi bureaucratique, pour peu que ces gens, les décideurs du PS, aient prêté un minimum d’attention à la parole publique et populaire, comment une idée pareille a-t-elle pu fût-ce leur caresser l’esprit ?

Déjà, ils avaient payé d’un prix faramineux une autre sélection baroque : celle de Benoît Hamon en 2017. On aurait pu penser que cela valait avertissement. Décisif. Faut-il le rappeler : le Parti socialiste, alors, détenait la présidence de la République, disposait d’une majorité parlementaire, il gérait toutes les régions sauf une, alignait le plus de maires de grandes villes, de présidences de départements et avait même, un temps, contrôlé le Sénat. C’est lui, donc, qui bénéficiait des plus grosses ressources financières. Les médias de gauche en pinçaient ostensiblement pour ce candidat selon leur cœur (Macron peut donc les remercier). Et, à l’arrivée, quoi ? 6 % ! Inouï ! Avait-on jamais assisté à aussi catastrophique effondrement ? Jamais !

Une responsabilité ? Quelle responsabilité ?

Le vaincu tira-t-il les leçons d’un tel fiasco ? En analysa-t-il les causes, reconnut-il des erreurs, esquissa-t-il un soupçon d’autocritique ? Pas un instant ! Il avait tout juste. Il bomba le torse, pérora, distribua à la cantonade les bons et mauvais points… Puis, in fine, il lâcha le parti qui l’avait promu et qu’il planta pour en créer un autre (autour de lui, évidemment), qu’il plomba à son tour.

On aurait pu imaginer, au moins, que le parti défait, quasiment éradiqué, se livrerait, à l’occasion d’un congrès extraordinaire, à une analyse implacable des causes d’un tel fiasco. Il n’en fut même pas question. On préféra se recroqueviller dans la bulle rétrécie. Oreilles bouchées, yeux clos. Et quand, aux élections européennes, la débâcle fut réitérée, le philosophe d’emprunt qui menait la liste, afficha même un certain contentement de soi.

Une cohorte prestigieuse – dont Thomas Piketty, Sandra Laugier, Dominique Méda – ayant pris en charge le candidat Hamon lui avait concocté son programme et défini ses thématiques de campagne. Allait-elle analyser les causes de « l’accident industriel », décrypter les raisons de ce spectaculaire carambolage ? N’est-ce pas la fonction de l’intellectuel que de se coltiner le réel quand il vous sanctionne ? Ce fut silence radio. Le déni total. Nos excellences n’en continuèrent pas moins à dérouler leurs jugements, toujours définitifs et implacables, dans les colonnes du Monde, de Libé ou de L'Obs. Sans se poser la moindre question. Une responsabilité ? Quelle responsabilité ?

Les certitudes des battues

Hidalgo attend leur soutien. Et leurs conseils. Comme la droite se paya ceux du philosophe ultraconservateur François-Xavier Bellamy. Elle en fit même son chef de file aux élections européennes. Résultat ? Une contre-performance historique : 8 %. Jamais, même au lendemain de la Libération, la droite n’était tombée si bas. Comment, après un tel désastre, réagit le dénommé Bellamy ? Exactement comme Benoît Hamon. Avalant le verdict, il se haussa du col et entreprit, à tout propos, de donner des leçons à tout le monde. Comme s’il avait gagné. Ce qu’il reprocha à son camp, la droite, à toute occasion, c’est de ne pas s’aligner sur les orientations qui avaient provoqué sa propre dégringolade. Non pas : « quelle faute ai-je commise ? », mais « bande de nuls, pourquoi hésitez-vous à commettre les mêmes ? ». Et de préconiser une entente avec Éric Zemmour. Comme Éric Ciotti, qui fait peur aux petits enfants. Lequel Ciotti, « candidat à la candidature » de droite à la présidentielle, sur une ligne dure de dure, obtient, malgré une omniprésence médiatique, 2 % d’intentions de vote.

La preuve, une preuve de plus, qu’un certain extrémisme effarouche l’électorat de la droite dite « modérée » et fait le jeu du camp d’en face. Ou d’à côté. En tirer la conséquence, ouvrir les yeux, tendre l’oreille, écouter, entendre, sortir de la bulle ? Pas question ! Par mauvais temps, elle tient chaud.

On ne change pas une stratégie qui perd.

Jean-François Kahn - Le Point 05/10/2021

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Avatar janine33

janine33

10 octobre 2021 07:52

Pour faire court , si j’ai bien compris , les élus politiques ne sont plus « raccord » avec l’opinion publique , celle ci par nature versatile .

Il y a des vedettes , du moment , sur la scène médiatique , qui passeront comme des comètes , laissant une traînée lumineuse nostalgique derrière elles .

La gouvernance est elle un art éphémère ?

À mon niveau , que puis comprendre ?
Guère plus que ce qui touche à mon cadre de vie quotidien , la scolarité de mes enfants , mes besoins de trouver des artisans en nombre insuffisant , mes besoins de me déplacer , de me faire soigner , de payer mes factures de logement , de chauffage … mes besoins de sécurité , et ce quelque soit le quartier où j’habite ,…
La politique du FMI , les cours de la bourse , la polique extérieure …. sont affaire de spécialistes , d’une élite à laquelle je ne peux prétendre appartenir puisque je ne peux pas comprendre ses compétences .

Donc , je ne leur en veux pas .

Mais est ce les élites qui ne sont plus «  raccord » avec le peuple ou bien l’inverse ?

Les partis politiques sont voués à chercher des électeurs . Leur nombre grandissant va continuer à disperser les voix , c’est dans la logique de nos institutions .
Elles ont vieilli .

Je crois que voter par référendum populaire sur les questions de notre vie quotidienne serait plus efficace .

Et puis , changer constamment le nom des partis , chaque candidat s’en concocte un comme s’il se fabriquait un véhicule , quel sens ça a ?
Les électeurs s’y embrouillent davantage , et les majorités s’y éparpillent .
Cette option nous conduit tous à des élections avec «  le minimum gagnant «  .
Les perdants continueront a dire qu’ils ont gagné et à contester la légitimité du vainqueur car il n’avait pas de majorité bien établie .
Les journalistes ont expliqué clairement les avantages de la fondation du parti d’Edouard Philippe …. Je n’y ai rien compris . Surtout pas comment il pouvait être pour la majorité présidentielle du moment et pour une autre plus tard .

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Avatar Vieuxchat

Vieuxchat

9 octobre 2021 10:08

J'ai rencontré quelques fois J.F.K en "faisant" de la politiques...et j'ai toujours apprécié son bon sens et sa faconde ironique !...

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Avatar Vamycrons

Vamycrons

9 octobre 2021 07:04

Merci Pymali (s'cuzez je crois avoir inversé la place des i et y...)
C'est pas facile à lire ce qu'écrit J.F. K un érudit mais ça me renseigne bien sur quoi et pourquoi jusque là mon choix se tient... Je ne sais si, en temps je le changerai, ça m'étonnerai. Pour le plus petit, le plus maltraité, certainement je resterai... savoir le quel c'est;.. il me faut d'ici là le trouver...
Bien à vous Madame, un beau ciel je vous souhaite à Ouistreham. 😊

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