Le chien Boji, un animal politique
- 25 novembre 2021 15:02
Les déambulations d’un canidé à travers Istanbul ont permis aux Turcs d’oublier la crise économique et politique. Mais cela n’a pas duré.
Quelle est l’opinion politique d’un chien des rues ? La question peut paraître absurde, mais elle agite des internautes turcs. Boji est un chien errant aux allures de berger anatolien qui arpente l’agglomération d’Istanbul en empruntant les transports en commun, comme plusieurs millions d’habitants le font quotidiennement. On le croise dans le métro, dans les tramways, à bord des bus ou sur les sièges des vapur, ces petits ferrys qui effectuent la traversée du détroit du Bosphore, le bras de mer qui sépare l’Europe de l’Asie.
L’animal parcourt ainsi une trentaine de kilomètres chaque jour, sans but précis, mais en donnant l’impression de suivre un itinéraire bien établi. Grâce à la puce verte qui lui a été agrafée dans l’oreille gauche, il est pisté en temps réel. Cela a permis de révéler que le chien voyageur passait par au moins vingt-neuf stations de métro et deux embarcadères de bateau chaque jour.
120 000 abonnés
Ce qui frappe, c’est que ce passager à quatre pattes est aussi discipliné qu’un bipède turc. Il fait la queue, attend patiemment son tour, laisse sortir les voyageurs avant d’entrer dans les rames et s’installe au milieu des voyageurs. Doux et calme, il accepte les caresses et les selfies sans rechigner. Il se montre en revanche rétif aux ordres et aux directives, il refuse de suivre quiconque voudrait lui imposer son itinéraire. « Je crois qu’il aime Istanbul et qu’il aime voyager », a fait remarquer à l’AFP Aylin Erol, responsable des relations avec la clientèle du métro d’Istanbul.
Reconnaissable à son large collier, Boji est devenu une célébrité sur les réseaux sociaux, où il a séduit plus de 120 000 abonnés sur Twitter et sur Instagram. Les Stambouliotes en ont fait leur mascotte et, à chaque voyage, ils se prennent en photo par dizaines avec le canidé. L’équipe du maire Ekrem Imamoglu, issue de l’opposition au président Recep Tayyip Erdogan et à son parti islamo-nationaliste, prévoit une campagne d’affichage à son effigie et veut faire de Boji un ambassadeur. L’histoire de ce chien avait tout pour être consensuelle et pour réinsuffler un peu de légèreté dans le quotidien des Turcs. La crise économique et le débat politique enflammé leur laissent peu de répit.
Les chiens et les chats des rues font partie intégrante du paysage d’Istanbul. Nourris et choyés, certains sont devenus célèbres, comme le chat Tombili, célèbre pour son image, accoudé sur une bordure de trottoir, et qui a désormais droit à sa statue dans le quartier de Kadiköy. Mais dans une Turquie chauffée à blanc, même les sujets les plus innocents finissent par être politisés et à faire l’objet de polémiques. Et à force de se voir prêter des sentiments humains, Boji en est devenu la victime. Au point que certains ont cru bon de s’interroger : pour qui roule le chien ?
« J’étais au club »
Le succès médiatique de Boji et la communication ironique de la mairie faite autour du canidé ont aiguisé les jalousies. Un compte Twitter intitulé Sagdan Haber (« Nouvelles de droite » en français) s’en est pris à la mascotte, accusée d’importuner des passagers. Ce compte pro-Erdogan a même publié, le week-end dernier, la photo d’un étron posé sur le siège d’un tramway. Elle a été partagée des centaines de fois avec un commentaire accusatoire : « Boji, le chien employé de la mairie d’Istanbul, a souillé le tramway. »Mais très vite, il est apparu qu’un complot avait été monté de toutes pièces dans le but de salir la réputation du chien. Sur les images de vidéosurveillance capturées dans le tramway et publiées par la mairie d’Istanbul, on y voit un homme d’une cinquantaine d’années déposer discrètement, sur un siège, la matière incriminée sortie de sa poche et l’étaler avec la main. L’histoire ne dit pas s’il s’agissait de terre argileuse ou d’une véritable déjection, mais elle semble avoir été transportée sciemment, dans le but de propager cette improbable fake news contre Boji. Dans tous les cas, sa puce l'atteste, le chien avait passé ce jour-là dans un foyer. « J’étais au club toute la journée », a ironisé le compte Twitter du célèbre chien errant.
Guillaume Perrier - Le Point 25/11/2021
Le chien Boji, un animal politique
25 novembre 2021 15:02
Les déambulations d’un canidé à travers Istanbul ont permis aux Turcs d’oublier la crise économique et politique. Mais cela n’a pas duré.
Quelle est l’opinion politique d’un chien des rues ? La question peut paraître absurde, mais elle agite des internautes turcs. Boji est un chien errant aux allures de berger anatolien qui arpente l’agglomération d’Istanbul en empruntant les transports en commun, comme plusieurs millions d’habitants le font quotidiennement. On le croise dans le métro, dans les tramways, à bord des bus ou sur les sièges des vapur, ces petits ferrys qui effectuent la traversée du détroit du Bosphore, le bras de mer qui sépare l’Europe de l’Asie.
L’animal parcourt ainsi une trentaine de kilomètres chaque jour, sans but précis, mais en donnant l’impression de suivre un itinéraire bien établi. Grâce à la puce verte qui lui a été agrafée dans l’oreille gauche, il est pisté en temps réel. Cela a permis de révéler que le chien voyageur passait par au moins vingt-neuf stations de métro et deux embarcadères de bateau chaque jour.
120 000 abonnés
Ce qui frappe, c’est que ce passager à quatre pattes est aussi discipliné qu’un bipède turc. Il fait la queue, attend patiemment son tour, laisse sortir les voyageurs avant d’entrer dans les rames et s’installe au milieu des voyageurs. Doux et calme, il accepte les caresses et les selfies sans rechigner. Il se montre en revanche rétif aux ordres et aux directives, il refuse de suivre quiconque voudrait lui imposer son itinéraire. « Je crois qu’il aime Istanbul et qu’il aime voyager », a fait remarquer à l’AFP Aylin Erol, responsable des relations avec la clientèle du métro d’Istanbul.
Reconnaissable à son large collier, Boji est devenu une célébrité sur les réseaux sociaux, où il a séduit plus de 120 000 abonnés sur Twitter et sur Instagram. Les Stambouliotes en ont fait leur mascotte et, à chaque voyage, ils se prennent en photo par dizaines avec le canidé. L’équipe du maire Ekrem Imamoglu, issue de l’opposition au président Recep Tayyip Erdogan et à son parti islamo-nationaliste, prévoit une campagne d’affichage à son effigie et veut faire de Boji un ambassadeur. L’histoire de ce chien avait tout pour être consensuelle et pour réinsuffler un peu de légèreté dans le quotidien des Turcs. La crise économique et le débat politique enflammé leur laissent peu de répit.
Les chiens et les chats des rues font partie intégrante du paysage d’Istanbul. Nourris et choyés, certains sont devenus célèbres, comme le chat Tombili, célèbre pour son image, accoudé sur une bordure de trottoir, et qui a désormais droit à sa statue dans le quartier de Kadiköy. Mais dans une Turquie chauffée à blanc, même les sujets les plus innocents finissent par être politisés et à faire l’objet de polémiques. Et à force de se voir prêter des sentiments humains, Boji en est devenu la victime. Au point que certains ont cru bon de s’interroger : pour qui roule le chien ?
« J’étais au club »
Le succès médiatique de Boji et la communication ironique de la mairie faite autour du canidé ont aiguisé les jalousies. Un compte Twitter intitulé Sagdan Haber (« Nouvelles de droite » en français) s’en est pris à la mascotte, accusée d’importuner des passagers. Ce compte pro-Erdogan a même publié, le week-end dernier, la photo d’un étron posé sur le siège d’un tramway. Elle a été partagée des centaines de fois avec un commentaire accusatoire : « Boji, le chien employé de la mairie d’Istanbul, a souillé le tramway. »Mais très vite, il est apparu qu’un complot avait été monté de toutes pièces dans le but de salir la réputation du chien. Sur les images de vidéosurveillance capturées dans le tramway et publiées par la mairie d’Istanbul, on y voit un homme d’une cinquantaine d’années déposer discrètement, sur un siège, la matière incriminée sortie de sa poche et l’étaler avec la main. L’histoire ne dit pas s’il s’agissait de terre argileuse ou d’une véritable déjection, mais elle semble avoir été transportée sciemment, dans le but de propager cette improbable fake news contre Boji. Dans tous les cas, sa puce l'atteste, le chien avait passé ce jour-là dans un foyer. « J’étais au club toute la journée », a ironisé le compte Twitter du célèbre chien errant.
Guillaume Perrier - Le Point 25/11/2021

